22/07/2010

Gloire à Captain Savoy!

Or, lorsque Captain Savoy eut disparu de l'horizon et du ciel de la noble cité d'Annecy, celle-ci fut en proie à une stupeur jusque-là jamais connue en ces lieux. Bientôt, une transformation profonde eut lieu, dans les esprits. On prit sans tarder de nouvelles dispositions, dans l'organisation de la Cité. Feux d'artifice Annecy.jpgOn osa à nouveau créer des lois selon le sentiment qu'on avait, au plus profond de son cœur, de ce qui était juste. On abrogea au contraire celles qui avaient été promulguées dans l'idée de faire gagner de l'argent à telle ou telle catégorie de la population, dont on avait naïvement cru qu'elle serait particulièrement susceptible de partager ses richesses, d'une façon ou d'une autre.

A cet égard, on compta surtout, précisément, sur le sens de la justice qui avait chu comme une pluie lumineuse sur la ville, qui avait pénétré tous les cœurs, et qui conduisit les plus riches à faire des dons gratuits, en direction de projets nobles en soi mais non susceptibles de créer mécaniquement de la valeur ajoutée. Et en particulier, on vit se financer des œuvres artistiques destinées à renforcer ou à développer le sentiment de ce qui était juste Kannon 2.jpget de ce qu'il fallait faire au sein du peuple.

Ces œuvres avaient fréquemment Captain Savoy pour objet: on lui adressait des poèmes, on lui dressait des statues, on lui érigeait des temples, au sein desquels on le priait; car on savait qu'il entendait spécifiquement les mots qui lui étaient adressés, notamment au travers d'images qui lui ressemblaient: il existe un lien secret entre les formes semblables qui ne tient aucun compte de l'éloignement dans l'espace.

Dans son mystérieux château sous la montagne, les écrans de contrôle et de connaissance occulte de Captain Savoy étaient sensibles non à des flux d'énergie qu'une machine créée par l'homme eût pu déceler, mais précisément à des lignes de force existant entre des formes et des couleurs qui avaient un lien entre elles, et qui semblaient résonner entre elles sans tenir compte de la distance, ou même, parfois, étrange chose! de l'inadéquation dans le temps des images telles qu'elles pouvaient être matérialisées. Oui, c'est étonnant, mais il semblait qu'une prière pouvait être ouïe dans le futur et dans le passé, et que l'image pouvait prendre magiquement vie en faisant voyager l'esprit qui l'habitait inland_empire_1.jpgdans le temps. Mais c'est un mystère sur lequel je ne veux pas m'appesantir, car il est difficile à saisir, même si certains écrivains ont essayé de s'exprimer sur la question: pensons notamment à Olaf Stapledon, ou Gérard Klein, ou bien le cinéaste David Lynch: car dans INLAND EMPIRE, est-ce qu'on ne voit pas une âme remonter le temps et franchir les espaces pour en rédimer une autre?

Bref, on voua un véritable culte à Captain Savoy; et c'est alors que la municipalité d'Annecy, le Conseil des Sages de la Ville, décida d'envoyer, auprès de ce héros, un apprenti, afin que sa justice pût régner plus souvent dans la cité, car cet apprenti y habiterait en permanence, tandis que Captain Savoy ne venait que quand il voulait, et on cherchait à améliorer la vie de la cité, au sein de la Ville.

ironmanmark.jpgLa difficulté fut dès lors double, aux yeux des Sages: premièrement, il fallait trouver le bon candidat, et on ne savait comment le choisir; certains pensèrent, même, qu'il devait être élu par la seule Destinée, sous la lumière occulte de Captain Savoy, sous le regard scintillant de sa principale statue consacrée, au cœur de la Ville, et dont on avait pensé à faire de ses yeux des diamants; or, curieusement, ceux-ci semblaient briller de leur propre éclat. Bref, on voulait créer un rituel pour susciter cet élu. Mais comment s'y prendre? Et de toute façon, même si un homme - ou une femme - était choisi, comment rejoindre la base cachée de Captain Savoy? Accepterait-il de le ou la guider sur le bon chemin? Beaucoup d'incertitudes demeuraient.

12/07/2010

Enchanteur Merlin & Romantisme

Dans une conférence que j'ai entendue l'autre jour sur Robert Schumann, on disait que selon Rudolf Steiner, le Romantisme avait été dominé d'emblée par la figure de Merlin l'Enchanteur. Statue_St-Gildas.jpgIl faut l'entendre dans le sens où celui-ci était lié aux esprits de la nature, et s'opposait aux apôtres du christianisme, comme était par exemple saint Gildas: ce Breton s'appuyait sur la tradition remontant à l'homme Jésus à travers ses apôtres et, au-delà, à l'Écriture sainte, et, à ce titre, était l'ennemi de Merlin.

Théodore Hersart de la Villemarqué, un romantique breton, a, dans son livre sur Merlin, bien exposé les faits, à cet égard, et en même temps, confirmé le lien entre le mage et le Romantisme, puisqu'il a volontiers pris parti pour le premier contre Gildas.

Merlin incarnait aussi l'âme nationale bretonne: il était un prophète. Cependant, Hersart explique qu'il fit perdre une bataille décisive aux Bretons, et que son action ayant favorisé la discorde, chez ce peuple, Merlin & Viviane.jpgMerlin, devenu fou, se mit à errer, à vivre parmi les rochers et au fond des forêts, avant d'être tué par des Calédoniens.

Certains saints bretons - Cadoc, en particulier -, moins rigides que Gildas, trouvèrent une voie de conciliation entre Merlin et le christianisme; ils pensaient, déjà, que Virgile annonçait le Christ, et que les païens avaient en eux une vérité profonde, quoique d'un autre genre que celle de l'Écriture, s'appuyant sur l'Inspiration, l'Intuition.

On reconnaît un débat auquel participa, en lui-même, J. R. R. Tolkien, qui refusait de voir une opposition radicale entre le christianisme et le paganisme inspiré des poètes. Il se fondait notamment sur un poème médiéval qui plaçait l'empereur Trajan parmi les anges, bien qu'il ne se fût pas, lui-même, converti au christianisme. Auguste levant la main vers les cieux et montrant la voie au Peuple ne pouvait pas, non plus, être rejeté complètement: c'était l'image d'une chose réellement divine.

Velléda.jpgOn doit encore songer à Chateaubriand et à la Velléda de ses Martyrs: cette tendre magicienne avait été prise dans Tacite, où elle était une prêtresse ameutant le peuple breton contre les Romains.

Victor Hugo choisit lui aussi le parti de Merlin, à vrai dire: c'est bien le sens de sa bouche d'ombre qui était celle d'un dolmen de Guernesey.

Cependant, il y eut dès le départ le danger de prendre pour des révélations intimes les images créées par le désir. Les esprits de la nature ont cette caractéristique d'être liés à des pulsions purement charnelles! L'intransigeance de certains apôtres chrétiens s'explique de cette manière. La raison, nourrie par la lecture de l'Écriture, permettait d'échapper à cet écueil, bien qu'elle contraignît également l'esprit à demeurer dans des travées connues - à ne pas s'aventurer dans des sphères trop mystérieuses.

st_bernard.jpgLe problème est que, si le sentiment mystique n'est plus contenu que dans les livres, on en arrive à l'extrémité dont se serait rendu l'auteur saint Bernard de Clairvaux, lorsque, passant près du Léman, il refusa de le regarder pour ne pas détourner son esprit des choses célestes - rejetant l'idée qu'une belle nappe d'eau pût jamais refléter celles-ci! Dès ce moment, la vie intérieure devenait abstraite et était menacée d'aridité, débouchant, éventuellement, sur l'effroi de Blaise Pascal devant les cieux mêmes.

A cette sensation de froid, face à la nature, Rousseau, à l'aube du Romantisme, répondit par le désir de voir l'Être suprême reflété jusque dans la beauté de la plaine du Pô! Les étoiles en luisaient d'un éclat plein de chaleur...

Au bout du compte, l'être humain, dans son évolution, cherche un juste équilibre, qu'il ne trouve jamais que brièvement, mais de tourner autour de ce point lumineux le contraint à avancer. Le Romantisme allemand fut sans doute un tel point lumineux; Mme de Staël le sentit.

04/07/2010

L'Esprit de la paroisse

François de Sales 2.jpgFrançois de Sales conseillait aux dames qui rêvaient qu'il fût leur directeur de conscience et qui habitaient loin d'Annecy de ne pas se détourner de leur directeur naturel, lié à leur paroisse propre - de pratiquer, par conséquent, la religion là où elle était. De fait, la vie spirituelle - et, je crois, culturelle - doit s'insérer dans la vie normale, et donc dans le lieu où l'on vit.

Il n'existe pas de lieu, sur Terre, où la vie spirituelle soit parfaitement pure: toujours, elle arrive, au sein d'un lieu précis, prismée - colorée d'une façon spécifique, par l'âme de ce lieu.

Inversement, nul endroit n'est privé complètement de la vie de l'Esprit. Que celle-ci arrive blanche ou jaune, dans les lieux les plus aérés, les plus lumineux, ou bleue, ou mauve, dans les lieux les plus épais, les plus liés à la Terre, elle a toujours sa force, sinon, la Terre même s'effriterait. Or, quelle que soit la trace qu'on décèle, de la vie de l'Esprit, on peut la remonter vers sa source obscure. Toute couleur de l'âme se relie à ce qui l'inspire, au sein des cieux.

Statue archange.jpgSans doute, étudier la matière, en soi, ne permet pas de s'élever: la science n'est pas forcément la base d'une vie spirituelle active. Il faut forcément sentir un lieu de l'intérieur. Se relier à son ange propre, pour se relier ensuite à la divinité que cet ange montre en la voilant: car il est diaphane, mais en atténuant la lumière, il y crée justement une couleur - rendant visible la lumière même.

En réalité, il en va de même des courants religieux, qui sont bien plus liés aux lieux où ils ont pris leur source qu'on ne veut bien l'admettre. J'irai jusqu'à dire qu'il en va de même des courants philosophiques en général. Or, à cet égard, on a le devoir, je crois, de ne pas se fermer à ce qui émane d'un lieu qu'on découvre, qui ne porte pas la même âme, si je puis dire, que celui dont on vient.

Celui, par exemple, celui qui se sent républicain ne doit se retirer intérieurement de ce qui se manifeste au sein d'un village savoyard clairement dominé par le catholicisme, et qui, comme le mien, contient à son entrée une statue de saint François de Sales, et en son centre, Consolation061.jpgau-dessus de la fontaine publique, une autre de la sainte Vierge. J'ai un oncle qui, adepte de Sartre et habitant Paris, a ressenti une forme de rejet, en arrivant dans ce village que j'habite: il m'en a fait part.

Mais je crois qu'il ne faut pas laisser ce sentiment dominer, en soi. Si l'on croit, comme Voltaire et Rousseau, à un être suprême vivant, éternel et universel - si même on donne simplement au troisième terme, l'universel, une valeur objective -, on se dit qu'il a forcément créé des formes particulières, selon les lieux et les temps, et qu'aucune n'est définitive ni aboutie. Henry Corbin, reprenant la tradition ismaélienne, dit à cet égard que si le Verbe est éternel en soi, le Livre n'en est que la traduction particularisée: car la tradition ismaélienne met en avant la vie de l'Esprit en soi, et non ce qui en a été rendu accessible à l'entendement.

En d'autres termes, si moi, je serais absurde de rejeter la culture républicaine qui en réalité vient de Paris, il serait également absurde qu'un fier Parisien comme est mon oncle soit durablement choqué Voltaire-statue.jpgpar l'esprit de mon village lié profondément à saint François de Sales, parce qu'il lui a appartenu en propre: il en a été le prince. C'est mon sentiment.

Car si on ôte à ce village savoyard ses figures tutélaires, on ne les remplace pas réellement par les figures tutélaires de la République: Voltaire et Rousseau, disons. Ce n'est pas si automatique qu'on croit; la République ne s'impose pas d'elle-même. Il lui faut le concours des hommes. Il faut, sans doute, des gens qui la diffusent, culturellement parlant; mais il faut aussi que les gens l'acceptent, et cela ne se fait pas parce qu'on l'a décidé. Ce qu'on diffuse, de fait, doit aussi être à la hauteur. Il ne suffit pas d'arriver muni d'un titre d'État pour s'insérer dans les cœurs. Or, si on agit de façon coercitive, ce ne sera pas la culture de la République, qui remplacera celle de l'évêché de Genève, mais une sorte de vide profond. Le respect de l'âme des lieux et de la façon dont les siècles et l'histoire l'ont exprimée, y compris sous ses formes religieuses diverses, doit forcément être présent.