12/07/2010

Enchanteur Merlin & Romantisme

Dans une conférence que j'ai entendue l'autre jour sur Robert Schumann, on disait que selon Rudolf Steiner, le Romantisme avait été dominé d'emblée par la figure de Merlin l'Enchanteur. Statue_St-Gildas.jpgIl faut l'entendre dans le sens où celui-ci était lié aux esprits de la nature, et s'opposait aux apôtres du christianisme, comme était par exemple saint Gildas: ce Breton s'appuyait sur la tradition remontant à l'homme Jésus à travers ses apôtres et, au-delà, à l'Écriture sainte, et, à ce titre, était l'ennemi de Merlin.

Théodore Hersart de la Villemarqué, un romantique breton, a, dans son livre sur Merlin, bien exposé les faits, à cet égard, et en même temps, confirmé le lien entre le mage et le Romantisme, puisqu'il a volontiers pris parti pour le premier contre Gildas.

Merlin incarnait aussi l'âme nationale bretonne: il était un prophète. Cependant, Hersart explique qu'il fit perdre une bataille décisive aux Bretons, et que son action ayant favorisé la discorde, chez ce peuple, Merlin & Viviane.jpgMerlin, devenu fou, se mit à errer, à vivre parmi les rochers et au fond des forêts, avant d'être tué par des Calédoniens.

Certains saints bretons - Cadoc, en particulier -, moins rigides que Gildas, trouvèrent une voie de conciliation entre Merlin et le christianisme; ils pensaient, déjà, que Virgile annonçait le Christ, et que les païens avaient en eux une vérité profonde, quoique d'un autre genre que celle de l'Écriture, s'appuyant sur l'Inspiration, l'Intuition.

On reconnaît un débat auquel participa, en lui-même, J. R. R. Tolkien, qui refusait de voir une opposition radicale entre le christianisme et le paganisme inspiré des poètes. Il se fondait notamment sur un poème médiéval qui plaçait l'empereur Trajan parmi les anges, bien qu'il ne se fût pas, lui-même, converti au christianisme. Auguste levant la main vers les cieux et montrant la voie au Peuple ne pouvait pas, non plus, être rejeté complètement: c'était l'image d'une chose réellement divine.

Velléda.jpgOn doit encore songer à Chateaubriand et à la Velléda de ses Martyrs: cette tendre magicienne avait été prise dans Tacite, où elle était une prêtresse ameutant le peuple breton contre les Romains.

Victor Hugo choisit lui aussi le parti de Merlin, à vrai dire: c'est bien le sens de sa bouche d'ombre qui était celle d'un dolmen de Guernesey.

Cependant, il y eut dès le départ le danger de prendre pour des révélations intimes les images créées par le désir. Les esprits de la nature ont cette caractéristique d'être liés à des pulsions purement charnelles! L'intransigeance de certains apôtres chrétiens s'explique de cette manière. La raison, nourrie par la lecture de l'Écriture, permettait d'échapper à cet écueil, bien qu'elle contraignît également l'esprit à demeurer dans des travées connues - à ne pas s'aventurer dans des sphères trop mystérieuses.

st_bernard.jpgLe problème est que, si le sentiment mystique n'est plus contenu que dans les livres, on en arrive à l'extrémité dont se serait rendu l'auteur saint Bernard de Clairvaux, lorsque, passant près du Léman, il refusa de le regarder pour ne pas détourner son esprit des choses célestes - rejetant l'idée qu'une belle nappe d'eau pût jamais refléter celles-ci! Dès ce moment, la vie intérieure devenait abstraite et était menacée d'aridité, débouchant, éventuellement, sur l'effroi de Blaise Pascal devant les cieux mêmes.

A cette sensation de froid, face à la nature, Rousseau, à l'aube du Romantisme, répondit par le désir de voir l'Être suprême reflété jusque dans la beauté de la plaine du Pô! Les étoiles en luisaient d'un éclat plein de chaleur...

Au bout du compte, l'être humain, dans son évolution, cherche un juste équilibre, qu'il ne trouve jamais que brièvement, mais de tourner autour de ce point lumineux le contraint à avancer. Le Romantisme allemand fut sans doute un tel point lumineux; Mme de Staël le sentit.

Commentaires

Pourquoi pas évoquer le fait que les Romantiques allemands se sont également intéressés au thème de la mort de Dieu ? A ce sujet, il faut rappeler ce n'est pas Friedrich Nietzsche, ni même Heinrich Heine (ou encore Gérard de Nerval sous l'influence de Germaine de Staël), qui a amené le sujet sur la scène littéraire, mais un rousseauiste nommé Johann Paul Friedrich Richter (1763-1825), avec le poème "Le Songe" inclus dans le roman "Siebenkäs":

"J'ai parcouru les mondes, je suis monté dans les soleils
et j'ai volé avec les voies lactées à travers les solitudes
célestes; mais il n'y a point de Dieu.
Je suis redescendu aussi loin que l'être jette son ombre,
j'ai regardé dans l'abîme et j'ai crié "Père, où es-tu?",
mais je n'ai entendu que l'éternelle tempête que nul ne gouverne;
l'arc-en-ciel éclatant des êtres était là sans soleil aucun
qui le créât, et s'y écoulait goutte à goutte.
Lorsque je levai mon regard sur le monde immense,
y cherchant l'oeil divin, l'univers fixa sur moi une orbite
caverneuse, vide, sans fond; l'Eternité était sur le chaos et le
rongeait et se dévorait elle-même".

Écrit par : Rabbit | 21/07/2010

Oui, c'est important, même si je ne voulais pas que mon article tourne autour de la question de l'athéisme, car il est centré non sur le romantisme allemand, mais sur la figure de Merlin au sein du romantisme européen en général. Or, Merlin était réputé croire en Dieu, et même au Christ, bien qu'il en eût une vision encore marquée par le culte des esprits de la nature, peut-être liée au pélagianisme, une hérésie - au regard de Rome - qui mêlait, chez les Bretons, le christianisme officiel et l'ancienne religion bretonne - qui accordait, plus précisément, à la volonté naturelle de l'homme la capacité à obtenir d'elle-même la grâce.

Sur cette question de la mort de Dieu, au sein du romantisme européen, bien que Jean-Paul ait effectivement été une figure importante, je pense que les esprits ont en général été davantage marqués par les Anglais Byron et Shelley, en particulier l'épopée quasi athée du premier, "Manfred". D'ailleurs, Byron a célébré la figure de Merlin, et a fulminé contre les prélats qui l'avaient rejetée, selon Hersart de La Villemarqué. C'eût été une vraie référence. Il faut dire que cet article est né, principalement, de ma lecture récente du livre sur Merlin de Hersart de La Villemarqué, qui est également marqué par la foi chrétienne, même si son auteur fut un grand patriote amoureux des traditions proprement bretonnes. A cet égard, la mort de Dieu serait plutôt à scruter chez Leconte de Lisle, qui était d'origine bretonne, et qui a créé des épopées à la gloire des Bretons païens, contre l'influence chrétienne, et le fait est que Leconte de Lisle n'était pas très croyant, sinon en les forces qui animaient les nations: il était de la génération de Nietzsche et Wagner. Le grand athée du romantisme français, sinon, c'est Pétrus Borel.

Écrit par : R.M | 21/07/2010

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