24/06/2010

Comment se métamorphoser en serpent

apopis.jpgLa quatre-vingt-septième incantation du Livre des Morts de l'ancienne Égypte évoque l'acquisition du pouvoir du serpent, qui est celui de renouveler indéfiniment sa peau. Elle présente cette faculté comme liée à la Terre, à laquelle l'âme humaine reste indéfiniment fidèle: elle ne la quitte pas totalement pour rejoindre un Ciel pour ainsi dire sans substance terrestre en lui. Le récitant dit qu'il meurt le Soir, renaît le Matin, mais à travers des jours qui durent mille ans, selon les rythmes millénaires des temps, comme l'a traduit Grégoire Kolpaktchy.

L'homme reste lié à la Terre, et pourtant, sa vie y dure indéfiniment, selon un rythme qui fait osciller l'ombre et la lumière, le jour et la nuit: le thème du Serpent montre, je crois, qu'il s'agit d'un cycle d'incarnations dont on ne voit pas particulièrement la fin.

De fait, même s'il y avait progrès, serait-on tenté de dire, la Terre serait rendue toujours plus belle par l'œuvre humaine. thot.jpgCe n'est pas dans l'incantation du Serpent, mais ailleurs, on trouve l'idée que l'homme est amené à vivre sur une terre toujours plus divine, s'il se tourne du côté du Bien.

Le symbole du Serpent ramène également à Mercure, ou Hermès, qui est assimilé à Thot par les Grecs, bien que le Serpent soit lié à Seth, Thot à la Lune, et Mercure, naturellement, à la planète Mercure. Mais il faut remarquer que dans le mythe d'Hermès, le serpent est lié à la guérison, c'est-à-dire au renouvellement sain du corps malade, au remplacement de la partie abîmée par une partie saine, sans pour autant que s'instaure une solution de continuité: ce n'est pas seulement au Ciel que le corps est guéri, ou même, ce n'est pas tant au Ciel que sur la Terre, qu'il l'est, de façon dynamique et souple, sans rupture nette, sans faille radicale dans l'enchaînement des temps.

Mercure est volontiers lié, également, à la digestion, à l'absorption et à la dissolution des aliments physiques dans une sorte de pâte liquide dont le corps tire continuellement sa forme, puisque cette forme demeure identique, ou à peu près, mais avec une substance toujours nouvelle. 

osiris.gifLa digestion est aussi le moyen d'un enfantement de soi-même, pour ainsi dire: et le serpent semble effectivement s'engendrer soi-même, corporellement - en tout cas pour un certain temps -, lorsqu'il renouvelle sa peau.

Le récitant de l'ancienne Égypte peut naturellement se transformer en beaucoup d'autres choses que le Serpent: il doit aussi, par exemple, se transformer en hirondelle, comme dans la quatre-vingt-sixième incantation, et alors, il prend bien son envol, se rend au cœur du Ciel, pour ainsi dire, pour se mêler aux Esprits de Lumière, devenir l'un d'eux, et entrer sous l'arche d'Osiris. Le péché est alors vaincu, Seth ligoté - principalement par Horus, le dieu faucon, auquel s'assimile aussi le récitant.

apopis1.gifCependant, l'instant d'après, il doit acquérir les qualités du serpent, qui ne se fond jamais dans la lumière, mais reste éternellement lié à l'élément terrestre. C'est comme une oscillation. Il ne s'agit pas de se perdre dans l'éclat pur des cieux, de se laisser griser.

Ces incantations du Livre des Morts de l'ancienne Égypte sont assez fabuleuses et mystérieuses, quoi qu'il en soit. Ce qu'on peut dire, c'est que l'incantation permettant de devenir hirondelle est plus longue, plus foisonnante, que celle permettant de devenir serpent; mais est-elle absolument plus importante, est-elle d'une importance radicalement plus grande, on ne sait pas.

Commentaires

Alors il faut choisir entre hirondelle et serpent c'est ça? Plus sérieusement le récit est à prendre au sens métaphysique, les animaux du Mythe représentent métaphoriquement des caractéristiques et évolutions humaines. Les parallèles sont évidents!

Écrit par : Katrina | 28/06/2010

Oui, bien sûr. Pour les Egyptiens, l'Homme a en lui virtuellement les qualités des animaux et des dieux. Mais il s'agit de qualités d'âme. Et de qualités qui naturellement perdurent au-delà de la mort. Il ne faut pas choisir entre hirondelle et serpent, l'Homme complet, total, l'Homme qui a accédé à la divinité a bien sûr développé en lui, dans son âme, les qualités et du serpent, et de l'hirondelle. Je voulais en réalité montrer que, précisément, il s'agissait aussi d'acquérir les qualités du serpent; car pour l'hirondelle, la mystique occidentale traditionnelle s'y rapporte clairement: il n'est que de lire François de Sales (même s'il parle plus volontiers de l'alouette), ou de contempler les ailes des anges, toujours faites de plumes. Pour le serpent, c'est plus ambigu. Cela se rapporte à mon avis à quelque chose que la mystique chrétienne traditionnelle n'a pas très bien intégré.

Écrit par : RM | 28/06/2010

Bonsoir Rémi,
Au gré de mes vadrouilles virtuelles, je suis tombée sur le mythe du culte du serpent Glycon, vous le connaissez ? Et si oui, à votre avis, qui était l’imposteur ? Lucien et son traité satirique ou Alexandre et sa divinité avec un corps de serpent et un masque à visage humain… ?

Écrit par : Barbie Forever | 29/06/2010

Je ne connaissais pas le serpent Glycon, mais je me suis renseigné, et maintenant, je le connais. Je pense que les serpents ont été vénérés un peu partout, les Goths aussi adoraient une sorte de serpent d'or, et puis il y a la vouivre; je pense que cela correspond à quelque chose de profond, dans l'âme humaine, à quelque chose qui un lien avec l'âme dans sa nature immortelle. A cet égard, je fais confiance au Livre des Morts de l'Egypte, et je pense qu'on ne peut pas vraiment en douter, quand on lit mon article, qui n'est pas seulement documentaire, qui est aussi - je crois - fervent!

Écrit par : R.M. | 29/06/2010

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