21/04/2010

Musée des Arts premiers & sentiment du sacré

17583-norham-castle-sunrise-joseph-mallord-william-turner.jpgJe suis allé à Paris pour une sépulture, et le caveau familial, au cimetière de Fontenay-sous-Bois, dominait la colline; vers l’est, un immense ciel, si propre à la vieille France, noyait la terre même dans le bleu, à l’horizon. Les arbres, les maisons, semblaient sortir de cet éther grandiose: les formes et les teintes en surgissaient, comme si on venait de les créer, et elles semblaient pouvoir y disparaître à tout moment; elles avaient comme jailli d’une mer, avant d’affleurer et de flotter, et paraissaient devoir se dissoudre dans le néant, à nouveau. Et je songeais à la dame pieuse qu’on ensevelissait; elle avait toujours été fidèle à saint Germain, le patron de la paroisse de Fontenay. Pour Fontenay, son nom vient d’une ancienne fontaine: dans la vieille France, les noms mêmes sont en français - quoiqu’en français vieilli.

Fontenay-sous-Bois m’a quasiment vu naître. Je suis né dans le flux doré de cette fontaine jaillissant d’une plaie de l’éther, du flanc d’un géant mêlé à l’air autant qu’à l’eau et à la terre. Le bois de Vincennes même m’a toujours paru rempli de mystères: je voyais l’ombre lumineuse de saint Louis à cheval chassant les monstres qui faisaient tache dans la forêt illuminée par la grâce du soleil: la verdure luisante baignait des fruits st_louis_gd.jpgrouges, bleus, jaunes, comme l’azur baigne les astres.

Lorsqu’il eut chassé les monstres, saint Louis se tint sous un noble chêne dont il avait vu les branches accueillir un ange, et l’ombre accueillir des fées; il se tint là, sur un trône, et l’ange se pencha vers lui, le regarda: la lumière de ses yeux l’enveloppa, il le perçut; alors, les fées lui parlèrent. Ainsi rendit-il la justice en Salomon de son siècle. Je vivais près du château de Vincennes, qui avait été bâti autour d’un manoir de Louis IX.

Mon arrière-grand-père s’était installé là, en arrivant de la Savoie, pour garder sous les yeux la verdure; il travaillait dans Paris. Pieusement, le souvenir du pays natal fut conservé. Du temps de Charles V, bâtisseur de l’étrange château de Vincennes aux tours rondes, il devait y avoir une forme de magie noire, dans ces cylindres de brique. Le château avait été bâti pour servir de point d’appui contre les Anglais.

Néanmoins, une mélancolie puissante règne dans ces lieux. Stendhal même en parlait: il existe en Île de France une étrange sensation de vide sidéral.

Je suis allé voir ensuite le musée des Arts premiers, quai Branly, et je l’ai infiniment aimé: on y voyait des mondes sortis des plus profonds rêves, ou même de lieux situés au-delà du rêve. Des cités avaient été gravées. Et puis les figures des cases initiatiques, dévoilées et montrées, avaient un air aussi grandiose, ou presque, que la statue de Kannon montrée à Genève récemment: ce sont des figures qui servent uniquement à l’initiation, et qui normalement ne doivent pas être montrées en public. Là encore, je fus médusé. Les œuvres exposées sont bien mises en valeur; on entre vraiment dans un monde étrange et grandiose à la fois, reflet de figures qui elles-mêmes renvoient à de profonds mystères, pas seulement situés dans l’âme, mais Arts premiers.jpgaussi dans l’univers - je crois.

On ressentait le sacré. Je n’ai pas compris pourquoi Valère Novarina rejetait celui-ci, comme s’il était une simple mise en scène faussement évocatrice du divin; cela m’a fait penser à la doctrine de Calvin, à l’illusion qu’on peut montrer Dieu directement, ou qu’il ne faut pas le montrer du tout, qu’en tout cas il ne faut pas tisser des nimbes qui montrent au cœur l’auguste Présence: qui brillent en lançant des rayons vers un point mystérieux.

Je trouve que c’est indispensable; c’est par là que le divin entre dans l’Art, pour quitter la simple Philosophie. Le divin ne doit pas être seulement une idée: la piété, disait Joseph Joubert, le met dans le cœur. Et la piété a toujours passé par les figures sacrées.

Un jour, j’aimerais revoir ce musée des Arts premiers.

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