07/04/2010

Vies successives aux temps romantiques

pythagore.jpgL’idée de réincarnation appartient aux philosophies mystiques orientales, et on dit que Pythagore, qui la partageait, l’avait acquise en Inde; Empédocle, son disciple, avait d'ailleurs à cet égard une philosophie qui était proche du bouddhisme. Même Platon présente un homme qui choisit sa vie future avant de naître.

L’Occident chrétien a ensuite proscrit cette idée, dans la foulée d’Aristote. A l’époque des Lumières, cependant, les traditions orientales ont été redécouvertes, et les écrivains romantiques l’ont fréquemment reprise.

Baudelaire, ainsi, a écrit cette Vie antérieure:
J’ai longtemps habité sous de vastes portiques
Que les soleils marins teignaient de mille feux,
Et que leurs grands piliers, droits et majestueux,
Rendaient pareils, le soir, aux grottes basaltiques.

Turner.jpgLes houles, en roulant les images des cieux,
Mêlaient d’une façon solennelle et mystique
Les tout-puissants accords de leur riche musique
Aux couleurs du couchant reflété par mes yeux.

C’est là que j’ai vécu dans les voluptés calmes,
Au milieu de l’azur, des vagues, des splendeurs
Et des esclaves nus, tout imprégnés d’odeurs,

Qui me rafraîchissaient le front avec des palmes,
Et dont l’unique soin était d’approfondir
Le secret douloureux qui me faisait languir.
Ce souvenir d’un monde fabuleux s’accompagnant d’une ombre mystérieuse plane comme une malédiction sur la vie présente.

Était-ce aussi une malédiction, pour Gérard de Nerval, de se souvenir de cette femme qui, à sa haute fenêtre,
Blonde aux yeux noirs, en ses habits anciens,
Que dans une autre existence peut-être
J’ai déjà vue… et dont je me souviens!

Victor_Hugo_Dessin037.jpgDe fait, elle aurait vécu sous Louis XIII, dans un château de brique aux vitraux teints en rouge baigné à ses pieds d’une rivière passant parmi des fleurs et planté sur un coteau vert jauni par le coucher du soleil: le poème est connu.

Baudelaire était fasciné par l’Orient antique, et Nerval par le siècle de Louis XIII. La vie antérieure, passant par un souvenir remontant à plus loin que la formation du cerveau, propose toujours un passé plus fabuleux que l’histoire officielle, et l’Américain Robert E. Howard - le créateur de Conan le Barbare - présenta d’abord ses héros incroyables comme ses incarnations passées; il put créer ainsi des mondes fabuleux vieux de plus de dix mille ans et intégrant des spectres, des démons, des sorciers et toutes choses dont l’histoire ne veut pas entendre parler! Dans un de ses poèmes, il dit même qu’il y a huit mille ans, il a tué, d’un coup de lance, un homme au bord d’une rivière scintillante qui coulait dans une vallée calme et verdoyante alors qu’une brume bleue voilait les collines, et que, depuis lors, dès qu’une brume pareillement bleue resurgit devant lui,
Friedrich.jpgAnd breezes bring the murmur of the sea,
A whisper thrills me where at ease I lie
Beneath the branches of some mountain tree:
He comes, fog-dim, the ghost that will not die,
And with accusing finger points at me.
Le doigt accusateur durera-t-il jusqu’à la fin du monde? Quoi qu’il en soit, il s’agit d’un vallon assez fabuleux.

Lovecraft, amoureux profond des anciens Romains, raconta dans une lettre un rêve qu’il suggère être le souvenir d’une vie antérieure - au sein duquel, centurion de l’Empereur, il se fût trouvé face à une abomination des Pyrénées, invoquée par les mages du lieu, et surgie des profondeurs.

Pour Victor Hugo, il croyait que les âmes méchantes se réincarnaient dans les bêtes, les bonnes se fondant dans la lumière; j’en reparlerai, à l’occasion.

La vie antérieure est presque toujours ressentie comme exerçant le poids d’anciennes fautes, et en même temps, elle provoque la nostalgie, parce qu’elle est située à une époque fabuleuse et glorieuse - dont on a été rejeté. C’est assez étrange.

13:31 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (3)

Commentaires

Merci pour ce magnifique billet! Vous ne l’avez jamais remarqué, mais si l’on observe attentivement les yeux d’un bébé, on y voit toute la sagesse du monde…c’est parce que il se souvient ! Mais dès qu’il commence à utiliser l’outil de la parole, son cerveau efface peu à peu les souvenirs, pour faire place à des nouveaux apprentissages, mais parfois quelques bribes subsistent.

Écrit par : Barbie Forever | 07/04/2010

Vous avez sans doute raison: les yeux de l'enfant semblent refléter la lointaine sagesse du Ciel. Le vrai apprentissage consiste à se ressouvenir, disait Platon. Merci de votre appréciation.

Écrit par : R.M | 07/04/2010

(J'ai d'ailleurs écrit un poème sur un enfant qui le présente comme l'incarnation d'une âme pure, dans "Poésies d'Ombre pâle":
"Depuis qu’il est présent, on se croit aux jardins
Que nos pères premiers ont quitté par leur faute,
Ou dans ce paradis promis jadis aux saints,
Et dont nous serons tous un jour les heureux hôtes.

Depuis ces prairies bleues où les fleurs sont d’étoiles,
Le petit Ludwig vit qu’il en serait ainsi ;
Il a voulu venir et se placer ici,
Et de sa nef vers nous il a tendu les voiles.

Quand il est arrivé, il parlait comme un ange
Encor gêné du poids de la langue en sa bouche,
Et il se débattait avec un air farouche
Dans ce corps bien trop lourd et dans ce monde étrange.")

Écrit par : R.M | 07/04/2010

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