30/03/2010

Victor Hugo et le Doute

Philosophiquement, Victor Hugo ne fut pas un épicurien: Voltaire, par exemple, lui paraissait douteux. Dans ses écrits, il ne prônait que la vertu, ou le pardon.

Dans sa vie privée, il fut moins ferme, si l’on veut, et si on veut aussi, son style exalté, rempli de protubérances et d’éclats, ou d’incendies, voire de sensualité réprimée, d’images ensorcelantes par leur beauté ou leur coloris,Tara 5.jpg et d’un amour pour la nature qui en faisait aussi un panthéiste, ce style, dis-je, attestait de son tempérament de feu, de son peu de capacité à s’apaiser intérieurement - à se régler, dirait-on.

Il a également confessé ses doutes intérieurs, témoignant de ses tribulations intimes, de son instabilité intérieure. Les modernes, de ces doutes, pourraient le louer, mais le doute était un péché, dans les temps anciens. Il l’est même dans le bouddhisme, par exemple tibétain: car j’ai lu un jour un beau traité de Bokar Rimpoché sur la déesse verte Tara, ange de compassion et de bienveillance - tant morale que matérielle -, et il s’avère qu’en récitant l'un des magnifiques mantrams qui lui sont consacrés, on voit justement, selon maître Bokar, son âme être guérie du doute, en soi un mal. Hugo du reste admet que le doute est une maladie de l’âme, un démon, un méchant spectre, comme il l'écrivit dans les Chants du crépuscule :
Roche du diable.jpgJe vous dirai qu’en moi je porte un ennemi,
Le doute, qui m’emmène errer dans le bois sombre,
Spectre myope et sourd, qui, fait de jour et d’ombre,
Montre et cache à la fois toute chose à demi!

Je vous dirai qu’en moi j’interroge à toute heure
Un instinct qui bégaye, en mes sens prisonnier,
Près du besoin de croire un désir de nier,
Et l’esprit qui ricane auprès du cœur qui pleure!

Il faut croire que le christianisme que Hugo avait à disposition ne permettait pas la guérison complète, n’était à cet égard pas décisif: la prière, qu’il avait longtemps pratiquée, ne suffisait pas à son âme tourmentée. Ce qui lui manqua peut-être, c’est la méditation telle qu’on la pratique en Orient, mais Hugo le pressentait-il? Il rejeta l’hindouisme, comme si précisément il craignait de voir perdre le feu de son tempérament, son imagination grandiose, qui devait certainement, en privé, le mener vers la curiosité, à l’égard des Triomphe de l'Amour.jpgfemmes.

Une imagination entièrement saisie par les figures mythologiques, évanescentes, du bouddhisme, lesquelles peuvent justement purifier l’imagination en l’orientant vers un merveilleux plein de sainteté et chaste, lui faisait peur, peut-être. Il eût été en dehors de la vie, et il ne l’eût pas supporté. Il y avait aussi chez lui l’amour de la gloire en ce monde même, l’admiration pour Napoléon qui demeurait - et l’illusion que tout serait sauvé, y compris ce qui était vil et bas. Il espérait au moins autant le paradis sur Terre que dans le Ciel, pour ainsi dire. Il restait partagé. De toute façon, ce fut un homme passionnant.

Commentaires

Merci beaucoup de la note. Heureusement que le doute existe. Quelle monotonie si l'on ne pouvait plus chercher. Mais ce doute intérieur qui est celui de chacun de nous "Près du besoin de croire un désir de nier,
Et l’esprit qui ricane auprès du cœur qui pleure!" Je me connais mieux en tant qu'être humain en devenir, un devenir qui me dépasse, mais le cheminement, c'est en ça que je crois.

Écrit par : cmj | 03/04/2010

Heureusement que le péché existe? C'est ce qui amène l'homme à chercher, vous pensez? Je pense que c'est l'espoir, qui amène l'homme à chercher; le doute est plutôt un frein, en soi. Peut-être un frein salutaire, en ce sens que si l'espoir n'a plus de bride, on perd conscience de soi dans l'enthousiasme, et on ne mesure plus sa chance. Mais je dirai que le doute s'appelle alors la prudence. Et de fait, le doute philosophique, soit c'est la prudence face aux paroles entendues que conseillait déjà Thomas a Kempis, soit c'est simplement l'endroit par où vient le désespoir et l'absence de recherche. Mais traditionnellement, quand on doutait, c'est qu'on perdait espoir, et non qu'on gagnait de la prudence. La prudence est une vertu positive, qui vient remplacer le doute, qui, je pense, n'est pas tellement positif en soi. C'est un peu comme la peur.

Écrit par : R.M | 03/04/2010

(Cela dit, dans le Talmud, on demande pourquoi Dieu a créé le monde, puisqu'il contient le péché; et la sagesse répond: pour donner l'occasion à l'Homme de suivre la Loi. Mais est-ce le monde, qui donne envie de suivre la Loi, ou le souvenir de l'auteur de la Loi, qui est hors de ce monde, et auquel renvoie, selon saint Paul, la foi? Car l'envie n'est pas la même chose que l'occasion.)

Écrit par : R.M | 03/04/2010

Il me semble que ce siècle a été terrible pour les âmes tourmentées : celle d'Hugo mais aussi celle de tous les Romantiques.
Une Église psycho-rigide !
Le doute a pourtant été admis ...au XVIème, Montaigne a construit sur les scepticisme (différent du doute je l'accorde) sa philosophie.
à propos de
"la méditation telle qu’on la pratique en Orient"
cessons de penser que seul l'Orient propose la méditation.
Les Exercices spirituels d'Ignace de Loyola, repris par François de Sales montrent le contraire : nous avons en Occident notre École de méditation qui n'a rien à envier aux Orientaux.

Écrit par : Marie-Paule Dimet | 13/04/2010

Je ne sais pas: il me semble que l'Orient a une science de ces choses qui n'est pas constamment présente en Occident. Jeanne Guyon même fut persécutée, et elle assure que la pratique de l'oraison, qui est une forme de méditation intérieure, fut constamment rejetée par l'Eglise catholique. La méditation, en Occident, a souvent passé par l'intellect, et cela peut lui faire perdre sa force.

Mais François de Sales, par exemple, rejetait énergiquement Montaigne et son scepticisme, il rejetait l'idée qu'on pouvait douter de Dieu, et je crois que les vers de Hugo que je cite le reflètent. Le doute est un péché, dans les religions, occidentales ou orientales. La prudence face aux idées péremptoires en revanche est préconisée constamment par les sages, y compris chrétiens: c'est le cas de Thomas a Kempis, qui demande au fidèle de ne pas croire d'emblée tout ce qu'il entend dire.

Écrit par : R.M | 13/04/2010

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