14/01/2010

Amours de Jésus et mythologie antique

Philippe.jpgJ’ai un bon camarade, écrivain mystique, nommé Patrice Vernay; je crois qu’il vit à Talloires, près d’Annecy. Il a publié plusieurs livres sur sa voie personnelle, qui fait la part belle aux évangiles apocryphes, en particulier celui de Thomas. Mais c’est dans celui de Philippe qu’il a trouvé de quoi rédiger quelques lignes sur la relation amoureuse au sens charnel qui eût existé entre Jésus et Marie-Madeleine. L’apôtre Philippe y affirme, comme on sait, que Jésus baisait sur la bouche Marie-Madeleine, en signe d’amitié particulière, distincte.

C’est peut-être à cause de cet épisode que l’Église romaine n’a pas voulu conserver dans son canon l’évangile de Philippe, car il pouvait bien conduire à l’idée de mon ami Patrice. Mais en réalité, un baiser n’est pas une preuve. Il eût fallu que Philippe parlât directement de semence de Jésus placée dans les flancs de Marie-Madeleine, pour qu’on fûtMarie-Madeleine.jpg pleinement convaincu! On peut s’embrasser sur la bouche sans coucher ensemble; cela se fait dans de nombreuses cultures, et il faudrait surtout voir ce qui pousse à voir dans ce baiser la preuve qu’il y a eu davantage encore entre les deux personnages sacrés…

Il est assez évident que les voluptés charnelles sont parmi celles dont on a le plus de mal à se passer, et imaginer un paradis qui en est dénué est difficile: cela ressemble aisément à du vide, quand on regarde les choses depuis le désir qu'on peut avoir de la créature!

Le problème n’est du reste pas tant l’acte même que l’emprise qu'a la chose sur l’imagination. C’est le plus incroyable. Il est presque plus facile de se retenir d’accomplir l’acte que de s’empêcher d’avoir des pensées concupiscentes. (François de Sales, du coup, s'en prenait plus volontiers à l'imagination qui conduisait à la chute qu'aux causes matérielles de cette chute.)

Danae_BurneJones.jpgSur un plan mystique, l’esprit doit pouvoir s’attacher à des images qui vont au-delà de la chair, sinon, il reste lié à la Terre. Même l’érotisme qui voit les héros s’unir à des nymphes parmi les couleurs de l’arc-en-ciel est plus pur, spirituellement, que celui qui se place dans un contexte réaliste - et qu'on n’a pas besoin d’expliciter. La mythologie grecque est, c’est vrai, pleine de sensualité, mais elle demeure plus spiritualiste que l’érotisme moderne, ou même que l’idée selon laquelle dans leur maison de Judée Jésus eût fait la chose avec Marie-Madeleine - sur un lit d’époque, en quelque sorte.

Et de fait, les jouisseurs confesseront toujours que les nymphes et l’arc-en-ciel gâchent leur plaisir, en rendant corporellement impossible la volupté. Il faut que l’imagination érotique s’appuie sur l’idée de la réalisation terrestre d’un acte comblant tous les désirs - que les choses possèdent l’illusion de pouvoir être saisies physiquement.

C’est un fantasme bien sûr trompeur. La vie mystique est absolument obligée de le rejeter. L’union de la Vierge avec l’Esprit-Saint a été totalement virginale, s’est située totalement en dehors des sens. Elle peut avoir la même forme fondamentale qu’un acte charnel: elle n’en sera jamais charnelle pour autant. La question n’est pas de savoir ce qu’a fait le Jésus historique, car même s’il avait fait ce que mon camarade Patrice lui impute, il n’en serait pas moins illusoire de croire à un acte charnel qui eût eu en même temps une profonde portée mystique!

L’imagination doit forcément se porter plus haut, et ne pas se soucier de ce qu’a fait de privé Jésus avec Marie-Madeleine: il vaut encore mieux s’attacher à l’image d’une pluie d’or tombant sur une mortelle, et engendrant, en elle, un héros.

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