31/12/2009

Effusion mystique et littérature moderne

lisieuxtherese.jpgOn se souvient que Jean-Noël Cuénod a exprimé l’idée selon laquelle l’effusion mystique exclut nécessairement la raison, idée que ne partageaient pas les mystiques chrétiens d’autrefois, je crois, car même Jeanne Guyon, en principe, admettait la cohérence entre les deux, bien qu’on puisse dire qu’en pratique, elle ait tendu à subordonner l’entendement à l’effusion.

Je pense que cette idée d’exclusion mutuelle date de la fin du XIXe siècle, même si sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus poursuivit à cette époque la tradition jadis formalisée par François de Sales en distinguant les anges et les saints dans le feu de sa dévotion, ainsi que ses poèmes le montrent. Mais c’est un fait que le christianisme ne parvenait plus à convaincre. Même Victor Hugo rejetait l’Église latine, bien qu’il continuât lui aussi à créer des figures distinctes au sein de son exaltation. Et c’est probablement ainsi qu’est née l’idée ci-dessus alludée: les symboles du christianisme apparaissant désormais comme creux, au sein même de l’Occident chrétien, que restait-il d’accessible à l’entendement, au sein du monde divin?

Rimbaud.jpgLes poètes qui, tel Rimbaud, conservaient leur tendance à créer des images fabuleuses, nées des rêves les plus profonds, ne restituaient plus les lignes de force tracées par le vieux christianisme, et du coup, tendaient à ne plus en tracer du tout. De nos jours encore, la poésie affecte volontiers un ton de mystère sans pour autant créer de symboles nouveaux - et sans évidemment reprendre beaucoup les anciens.

Cela dit, je considère que chez l’être humain, est irrépressible le besoin de mettre les visions de rêve en cohérence, de tracer des lignes entre elles, qui puissent créer un monde non seulement émouvant et suscitant une émotion mystique ou apparentée, mais ayant aussi une logique propre, accessible à la raison, et cela, non en référence forcément avec le monde sensible, ou physique, mais dont les éléments se tiennent entre eux, comme dans les mythologies, ou les mondes fabuleux qu’inventait par exemple J.R.R. Tolkien: car précisément, il disait estimer que les mondes qu’on créait devaient être cohérents en soi, et que les images fabuleuses qu’on exprimait devaient s’ordonner les unes par rapport aux autres, sans rapport nécessaire avec le monde qu’on connaissait par ses sens. Or, Tolkien croyait, également, que la création mythologique était une forme d’inspiration qui puisait au monde divin, s’apparentant à la prophétie. Le Mythe reflétait la Vérité, selon lui.

Blaise Cendrars.jpgEn français, tout de même, au cours du XXe siècle, Blaise Cendrars eut des accents assez comparables, quoiqu’il les tournât à la plaisanterie, souvent. Il ne prétendait pas créer des mondes, mais disait plus franchement que sa main coupée avait été placée au Ciel, et dictait à sa main restante, la gauche, ce qui lui venait. Or, c’était fréquemment plein de fables, comme lorsqu’il invente la légende des noyaux de pruneaux de Jacques Balmat, relique sacrée qui apporterait chance et richesse à tous ceux qui la possèdent, et suscitant par conséquent d’âpres batailles dans le haut Faucigny. Dans Le Lotissement du Ciel, il ose créer la tour Eiffel sidérale, et affirme que les êtres humains, à l’époque où ils avaient en eux quelque chose du poisson, et où la Terre même était mêlée à l’Eau - époque dite de la Lémurie -, que les êtres humains, dis-je, possédaient une glande spéciale, leur permettant de disposer d’une seconde vue, et de distinguer le monde des esprits, au-delà du voile de la matière. Blaise Cendrars pensait probablement avoir développé en lui à nouveau cette glande!

Ainsi, même si la tradition moderne proscrit en général le mélange entre émotion religieuse et pensée claire, il y a bien des poètes qui ont cru possible de faire marcher ensemble le cœur et le cerveau, afin de stimuler l’un par l’autre, et de faire progresser intérieurement l’être humain: car il faut avouer qu’en s’excluant mutuellement, chaque partie de l’âme certes s’affine, mais en soi stagne.

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24/12/2009

Jeanne Guyon et l’unité multiple

Rothko.jpgJeanne Guyon est connue pour avoir défendu une conception de la vie mystique qui poussait l’âme vers la fusion en Dieu, vers l’effacement de l’entendement au profit de la volonté divine. L’effusion amoureuse noyait la raison, et au fond, l’époque moderne a fini par concevoir la vie mystique justement de cette façon.

L’Église gallicane, de son côté, détesta cette voie qui faisait disparaître dans l’éblouissement jusqu’aux points du dogme; Bossuet fit mettre Jeanne Guyon en prison.

Mais on aurait tort de croire que Jeanne Guyon assimila jamais Dieu à un quelconque vide: tout au plus le disait-elle inconnu.

Mais pour autant, pas inconnaissable. Elle a seulement estimé que la connaissance qu’on en avait devait forcément passer par le cœur. Elle a d’ailleurs admis et intégré la tradition des visions célestes, même si elle regardait la vraie connaissance de Dieu comme allant au-delà de ces visions.

Corps glorieux 2.jpgDans ses Commentaires sur le Cantique des cantiques de Salomon, en tout cas, écrivait: L’Époux (…) demande à son Épouse deux choses également admirables; l’une, qu’elle sorte à son égard de ce profond silence, dans lequel elle a été jusqu’alors: car, comme dans le temps de la foi et de la perte en Dieu, elle a été dans un grand silence à cause qu’il fallait réduire son fond dans la simplicité et l’unité de Dieu seul; à présent qu’elle est entièrement consommée dans cette unité, il veut lui donner cet admirable accord qui est un fruit de l’état consommé de l’Âme, savoir de la multiplicité et de l’unité; sans que la multiplicité empêche l’unité, ni l’unité la multiplicité. Il veut qu’elle joigne à la parole muette du centre, qui est l’état d’unité, la louange extérieure de la bouche: ce qui est une imitation de ce qui se doit accomplir dans la gloire; où, après que l’Âme aura été plusieurs siècles absorbée dans ce silence ineffable et toujours éloquent de la Divinité, elle recevra son corps glorieux, qui donnera une louange sensible au Seigneur (…).

En d’autres termes, en aucun cas la fusion de l’âme en Dieu n’anéantit définitivement la personnalité propre de l’adepte mystique. Chaque être humain est appelé à renaître en tant que tel, mais cette fois, au sein de la lumière de l’Esprit. Alors, toute action sera bénie, mais, certes, pas inexistante - pas plus que la conscience de soi. On s’anéantit, ici, pour mieux se retrouver: pour mieux toucher à sa nature profonde, liée à Dieu même.

Cow Boy.jpgSans doute, cela demande une foi: on ne maîtrise en rien les choses; au bout du compte, il faut attendre que la main de Dieu se tende, au sein du sommeil de l’âme, et que le réveil sonne. La cloche n’en est mue que par un ange! Le cow-boy d’or de Mulholland Drive (le beau film de David Lynch) réveillait de cette façon une suicidée: It is time! Et elle revivait sa vie. C’était assez incroyable - voire tout à fait sublime.

L’intellect en tout cas ne peut pas mener à cette apothéose humaine, et c’est probablement ce qui gênait, en profondeur, Bossuet - ou, plus tard, Teilhard de Chardin: il est plus rassurant de considérer que l’entendement humain maîtrise les tenants et les aboutissants de cette procédure.

Il se peut que la voie de Jeanne Guyon conduise à trop de passivité intellectuelle, du reste. Si l’entendement ne peut pas résoudre le problème de l’âme et de son immortalité, il peut toujours aider à le faire: il peut soutenir le cœur dans cet effort.

Mais, compte tenu de la somme de connaissances qu’une femme était en droit d’avoir à l’époque de Jeanne Guyon, on peut se demander dans quelle mesure, individuellement, elle n’a pas fait le maximum de ce qui était possible. Elle agissait aussi dans les limites de ce qui lui était permis, par sa place dans la société. Ce fut, dans les faits, une individualité forte!

17/12/2009

Le théisme de Voltaire

Voltaire.jpgOn croit souvent que Voltaire était juste personnellement hostile au catholicisme, et qu’il n’avait pas un sens de la justice dont il eût fait une mystique. Mais, en réalité, il s’opposait à toutes les religions particulières au nom d’une conscience morale qui, en se reliant à Dieu, s’étendait à l’humanité entière - tout en s’enracinant, comme chez Rousseau, dans le sentiment individuel, le sens personnel de ce qui est juste. On ne rendrait pas justice, soi-même, à Voltaire, si on lui refusait cette profondeur de vue.

Sa foi universaliste, Voltaire l’a appelée théisme. Voici ce qu’il en disait: Le théiste est un homme fermement persuadé de l’existence d’un Être suprême aussi bon que puissant, qui a formé tous les êtres étendus, végétants, sentants, et réfléchissants; qui perpétue leur espèce, qui punit sans cruauté les crimes, et récompense avec bonté les actions vertueuses. On ne peut déjà pas prétendre que Voltaire ne croyait pas en un dieu créateur et ordonnateur du monde selon la véritable justice: il n’était pas athée.

decret_etre_supreme.jpgIl continue: Le théiste ne sait pas comment Dieu punit, comment il favorise, comment il pardonne; car il n’est pas assez téméraire pour se flatter de connaître comment Dieu agit; mais il sait que Dieu agit, et qu’il est juste. Les difficultés contre la Providence ne l’ébranlent point, parce qu’elles ne sont que de grandes difficultés, et non des preuves; (…) et il pense que cette Providence s’étend dans tous les lieux et dans tous les siècles. Voltaire n’était pas matérialiste, non plus.

Il disait encore, du théiste, qu’il n’embrasse aucune des sectes qui toutes se contredisent. Il pouvait donc s’opposer aussi au protestantisme dans ce qu’il avait de particulier. La religion du théiste en effet est la plus ancienne et la plus étendue; car l’adoration simple d’un Dieu a précédé tous les systèmes du monde. Il parle une langue que tous les peuples entendent, pendant qu’ils ne s’entendent pas entre eux. La religion de Voltaire était celle qui avait eu cours avant la chute de Babel. Elle crée par conséquent des liens entre tous les hommes, de nature fraternelle, du moment que ces hommes n’ont pas l’esprit borné par les préjugés, ceux-ci étant issus de leur religion particulière, de leur tradition restreinte, aux contours trop nettement définis. A cet égard encore, il était bien en phase avec la Profession de foi du vicaire savoyard de Rousseau.

Justice1789.JPGEnfin, pour le noble philosophe de Ferney, le théiste croit que la religion consiste (…) dans l’adoration et dans la justice. Faire le bien, voilà son culte; être soumis à Dieu, voilà sa doctrine. On ne peut pas être plus clair: de son propre point de vue, lorsqu’il se battait pour la justice, Voltaire accomplissait le seul vrai devoir religieux qui existât, pratiquait la seule religion qui valût; au vu des termes qu’il utilise, relatifs à la soumission à Dieu, on peut même aller jusqu’à dire qu’il en fit, à sa manière, une mystique. Le vrai fond de Voltaire est bien plus religieux, d’une certaine façon, qu’on ne le croit généralement. Il ne faut pas en juger à partir d’une conception de la justice qui s’exprimerait au travers d’une tradition particulière, si on ne veut pas manquer l’essentiel. Voltaire restait conscient qu’un universalisme qui n’eût pas eu de liant universel objectif, existant en soi, était illogique.

Voltaire fut, à mes yeux, un grand homme, même s’il n’a pas débrouillé, comme il le reconnaît lui-même, toutes les difficultés concernant l’action divine qu’ont essayé de comprendre de leur côté les religions, chacune à sa manière. Son désir d’universel lui faisait sans doute trop mépriser ces religions particulières. L’universalisme mystique de Joseph de Maistre qui les fait accepter toutes pour en chercher une synthèse ne se réduisant pas à un plus petit dénominateur commun est le pendant de cette doctrine de Voltaire, lequel procédait plutôt par élimination, élagage, selon la méthode classique. Maistre était déjà romantique, en fait.