24/12/2009

Jeanne Guyon et l’unité multiple

Rothko.jpgJeanne Guyon est connue pour avoir défendu une conception de la vie mystique qui poussait l’âme vers la fusion en Dieu, vers l’effacement de l’entendement au profit de la volonté divine. L’effusion amoureuse noyait la raison, et au fond, l’époque moderne a fini par concevoir la vie mystique justement de cette façon.

L’Église gallicane, de son côté, détesta cette voie qui faisait disparaître dans l’éblouissement jusqu’aux points du dogme; Bossuet fit mettre Jeanne Guyon en prison.

Mais on aurait tort de croire que Jeanne Guyon assimila jamais Dieu à un quelconque vide: tout au plus le disait-elle inconnu.

Mais pour autant, pas inconnaissable. Elle a seulement estimé que la connaissance qu’on en avait devait forcément passer par le cœur. Elle a d’ailleurs admis et intégré la tradition des visions célestes, même si elle regardait la vraie connaissance de Dieu comme allant au-delà de ces visions.

Corps glorieux 2.jpgDans ses Commentaires sur le Cantique des cantiques de Salomon, en tout cas, écrivait: L’Époux (…) demande à son Épouse deux choses également admirables; l’une, qu’elle sorte à son égard de ce profond silence, dans lequel elle a été jusqu’alors: car, comme dans le temps de la foi et de la perte en Dieu, elle a été dans un grand silence à cause qu’il fallait réduire son fond dans la simplicité et l’unité de Dieu seul; à présent qu’elle est entièrement consommée dans cette unité, il veut lui donner cet admirable accord qui est un fruit de l’état consommé de l’Âme, savoir de la multiplicité et de l’unité; sans que la multiplicité empêche l’unité, ni l’unité la multiplicité. Il veut qu’elle joigne à la parole muette du centre, qui est l’état d’unité, la louange extérieure de la bouche: ce qui est une imitation de ce qui se doit accomplir dans la gloire; où, après que l’Âme aura été plusieurs siècles absorbée dans ce silence ineffable et toujours éloquent de la Divinité, elle recevra son corps glorieux, qui donnera une louange sensible au Seigneur (…).

En d’autres termes, en aucun cas la fusion de l’âme en Dieu n’anéantit définitivement la personnalité propre de l’adepte mystique. Chaque être humain est appelé à renaître en tant que tel, mais cette fois, au sein de la lumière de l’Esprit. Alors, toute action sera bénie, mais, certes, pas inexistante - pas plus que la conscience de soi. On s’anéantit, ici, pour mieux se retrouver: pour mieux toucher à sa nature profonde, liée à Dieu même.

Cow Boy.jpgSans doute, cela demande une foi: on ne maîtrise en rien les choses; au bout du compte, il faut attendre que la main de Dieu se tende, au sein du sommeil de l’âme, et que le réveil sonne. La cloche n’en est mue que par un ange! Le cow-boy d’or de Mulholland Drive (le beau film de David Lynch) réveillait de cette façon une suicidée: It is time! Et elle revivait sa vie. C’était assez incroyable - voire tout à fait sublime.

L’intellect en tout cas ne peut pas mener à cette apothéose humaine, et c’est probablement ce qui gênait, en profondeur, Bossuet - ou, plus tard, Teilhard de Chardin: il est plus rassurant de considérer que l’entendement humain maîtrise les tenants et les aboutissants de cette procédure.

Il se peut que la voie de Jeanne Guyon conduise à trop de passivité intellectuelle, du reste. Si l’entendement ne peut pas résoudre le problème de l’âme et de son immortalité, il peut toujours aider à le faire: il peut soutenir le cœur dans cet effort.

Mais, compte tenu de la somme de connaissances qu’une femme était en droit d’avoir à l’époque de Jeanne Guyon, on peut se demander dans quelle mesure, individuellement, elle n’a pas fait le maximum de ce qui était possible. Elle agissait aussi dans les limites de ce qui lui était permis, par sa place dans la société. Ce fut, dans les faits, une individualité forte!

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