26/11/2009

L’œil que Kêb débande

Keb.jpgJean-Noël Cuénod a un jour déclaré, sur son blog, que Dieu était forcément au-delà du Visible. De son côté, le Livre des morts des anciens Égyptiens fait état du désir du défunt que ses yeux soient rouverts: la XXVIe Incantation, par exemple, il prie Kêb, prince des dieux, de bien lui vouloir ôter les bandelettes qu’il porte sur les yeux - puisqu’il est devenu momie.

Les dieux doivent rendre au mort qui le mérite et connaît ses incantations ses anciennes facultés, et l’emmener avec eux dans la sphère céleste. Kêb, donc, doit lui donner de nouveaux yeux, semblables à ceux d'Osiris; ainsi, il pourra voir Râ et entrer et sortir de sa maison à volonté.

Vierge à l'enfant.jpgLa mystique chrétienne doit sans doute beaucoup à l’ancienne tradition égyptienne. Dans son Traité de l’amour de Dieu, François de Sales dit que l'âme pieuse, après la mort, verra Dieu dans sa gloire et que les mystères du Ciel lui seront dévoilés, que tout lui sera enfin visible, au sein du royaume divin.

Il faut néanmoins admettre qu’à un certain moment de son histoire, la tradition égyptienne était devenue, jusqu’à un certain point, un fatras de fables dénuées de cohérence et par conséquent de noblesse, de dignité propres. Ses statues saintes, après avoir paru contenir des entités grandioses, paraissaient à présent sans force, et ne reflétant plus que la volonté des prêtres. La vie propre en semblait évaporée.

Akhenaton, dès lors, préféra, on le sait, chanter un dieu inséré dans la nature, et estompant par sa clarté spontanée tous les autres corps célestes - auxquels étaient reliés les Immortels, chez les Égyptiens, comme chez les Grecs. Soit dit en passant, Philip Glass a consacré à son épopée de la pensée et de la foi un sublime opéra, à la musique immortelle. Il fait du reste apparaître la tragédie que représente cette tentative, à la fin: de la cité sainte créée par le pharaon fou, il ne reste plus que des ruines!

Osiris.jpgCertains disent, néanmoins, que la Bible s’enracine dans cette tentative d’Akhenaton de trouver une cohérence dans la foi, et de la remettre en accord avec la nature. Elle préparait peut-être jusqu’au protestantisme, au mysticisme moderne et à la religion naturelle de Jean-Jacques Rousseau! Son importance est en tout cas indéniable.

Pour créer - ou retrouver - cette cohérence au sein de la vie mystique, il a paru important - je dirais à l’époque de la fuite d’Égypte - qu’à la contemplation des statues, et à la méditation sur l’essence des dieux qu’elles figuraient, on substitue, dans l’initiation, la vision intérieure d’une idée pure.

A mon sens, toutefois, il ne faut pas forcément blâmer l’utilisation des statues au sein du culte. Car une fois l’idée pure mise au net, pour ainsi dire, la mystique chrétienne a estimé qu'on pouvait sans contradiction donner à voir ce qui gravitait visuellement autour de cette idée pure maintenue au sein de l’âme, c’est à dire les images du panthéon chrétien - lesquelles on a d’ailleurs souvent comparées à celles de l’ancienne Égypte: Marie apparaissant fréquemment comme une nouvelle Isis, Jésus comme un nouvel Osiris, Thot comme un nouveau Gabriel, et ainsi de suite.

Gabriel.jpgDe cette façon se trouvèrent réconciliées différentes traditions qui avaient paru antérieurement s’opposer. Cette forme de synthèse est une ambition qu’on peut avoir, je suppose. Car une culture idéale - fût-ce religieuse -, certes, ne sera pas un syncrétisme qui empile de façon arbitraire des traditions différentes, mais un système qui crée une unité nouvelle, et qui s’établit comme corps, comme forme susceptible de contenir, de façon organisée, tout ce qui l’a précédé. Selon moi, en tout cas, le christianisme médiéval, avec ses statues héritées du monde païen et son enracinement dans l’Ancien Testament, tenta déjà une telle expérience, et mon avis est qu’à son échelle - à l’échelle des traditions méditerranéennes dont l’Église romaine était somme toute issue -, il la réussit. Je ne peux néanmoins pas assurer qu'un tel prodige soit possible sans la grâce.

19/11/2009

Jean Calvin et le mot sacré: concepts et images

Rabelais.jpgRabelais, dans un de ses livres, ironise sur la façon dont la peinture pourrait bien représenter les idées de Platon. Car pour Platon, le monde des idées est divin, et naturellement, le divin ne peut pas être représenté tel quel. Calvin participait sans doute de cette doctrine, que l’image s’adressait trop aux sens, par le biais de cette source du désir charnel qu'est en général la vue.

Mais on sait que Calvin a défendu la musique, ce qui finalement est quelque peu contradictoire: car un son peut aussi être voluptueux. Il peut aussi focaliser le désir sur l’objet dont il émane.

Une idée pourrait être réputée pure: puisqu’en apparence, elle n’est liée à aucun élément matériel. Mais je crois que c’est illusoire, car les idées sont liées à l’activité cérébrale, et en quelque sorte, elles s’impriment sur le cerveau. Il faudrait donc voir à quel élément matériel se rattachent les idées, et donc à quels objets physiques elles renvoient, sur quels objets physiques elle focalise le désir.

Platon.jpgLa science nous l'apprend, au bout du compte: l’activité intellectuelle est, dans le cerveau, de nature électromagnétique. C’est dire que, comme le son, l’idée est liée à l’élément de l’air, mais un air dans lequel circule une forme d’énergie; on pourrait dire que les idées focalisent le désir sur des objets constituées d’énergie. Or, il est évident qu'un corps de chair inerte, qu’on ne ferait que voir, ne peut pas susciter un désir charnel; seul un corps animé est dans ce cas. On pourrait donc aller jusqu’à dire que l’idée détourne l’aspiration humaine vers le monde physique et la chair en complément de la vue.

La science l’a enseigné aux hommes, que l’énergie elle-même était d’essence naturelle, physique, et cela relativise forcément l’activité cérébrale, qui n’est pas forcément plus divine en soi que l'activité visuelle.

Allegorie de la justice.jpgDe fait, Dieu ne se trouve pas dans tel élément matériel plutôt que dans tel autre: il se trouve dans tous. François de Sales l’admettait: le lien entre tel ou tel élément et Dieu est établi relativement aux facultés humaines; en réalité, Dieu est partout présent au même degré. L’homme fait plus directement l’expérience de Dieu dans le monde intelligible que dans le monde sensible; pour autant, on ne peut pas dire que le monde intelligible soit en lui-même divin!

Dieu n’est pas dans tel ou tel élément, mais dans la qualité que possède ou non un élément quel qu'il soit. Telle idée, par sa vérité, reflète Dieu; telle autre, non. Telle image, par sa beauté, reflète également Dieu; et telle autre, pareillement non. Dieu peut être dans le marbre d’une belle statue, et être absent d’une idée pleine d’énergie, si elle est fausse. Le culte de l'énergie duquel participe la civilisation moderne ne doit pas aveugler.

D’ailleurs, l'énergie crée le visible: elle le fait apparaître; on peut donc fidèlement représenter des idées par des images, contrairement à ce que suggérait Rabelais.

11/11/2009

Jeanne Guyon et l’effusion mystique

S. François d'Assise.jpgJ’ai un jour écrit, sur mon blog genevois, que madame Guyon était davantage du côté de l’effusion mystique sans raison active que François de Sales, mais j’ai exagéré les choses dans ce sens. Je commentais une idée de Jean-Noël Cuénod selon laquelle l’effusion mystique était inconciliable avec la raison, mais j’ai abusivement pris madame Guyon comme exemple où il eût été dans le vrai, car sur les grâces divines, par exemple, elle écrivait: De ces sortes de dons, les moins purs & parfaits & les plus sujets à l’illusion ce sont les visions & les extases. Les ravissements & les révélations ne le sont pas tout à fait tant, quoiqu’ils ne le soient pas peu.

Séraphin.jpgLa vision n’est jamais de Dieu même, ni presque jamais de Jésus-Christ, comme ceux qui l’ont se l’imaginent: c’est un Ange de lumière, qui selon le pouvoir qui lui en est donné de Dieu, fait voir à l’âme sa représentation, qu’il prend lui-même. Il me paraît que les apparitions que l’on croit de Jésus-Christ même, sont à peu près comme le Soleil qui se peint dans une nuage avec de si vives couleurs, que celui qui ne sait pas ce secret, croit que c’est le Soleil même, cependant ce n’est que son image. Jésus-Christ se peint lui-même de cette sorte dans l’intelligence; ce qu’on nomme Visions intellectuelles, qui sont les plus parfaites, où [cela se fait] par les Anges, qui étant de pures intelligences, peuvent être imprimées ainsi, & se montrer de la sorte. St. François d’Assise, très éclairé sur les visions, n’a jamais attribué à Jésus-Christ même l’impression de ses stigmates, mais à un Séraphin, qui étant effigié de Jésus-Christ les lui imprima. L’imagination s’imprime aussi des fantômes et des représentations saintes: il y en a encore de corporelles: l’une et lautre sont les plus grossières & les plus sujettes à lillusion. Cest de ces sortes de choses dont parle St. Paul lorsqu’il dit: que l'Ange de ténèbres se transfigure en Ange de lumière: ce qui arrive ordinairement lorsque lon fait cas des visions, quon les estime, quon sy arrête, parce que toutes ces choses donnent de la vanité à lâme ou du moins lempêchent de courir au seul inconnu, qui est au-dessus de toute vue, connaissance, & lumière, selon que l explique St. Denis.

Il est difficile de dire mieux. Car Jeanne Guyon montre, par son exemple même, quon peut tout à fait raisonner au sein de l'effusion mystique, et distinguer des visions qui reflètent le vrai Dieu, et celles qui ne reflètent quune aspiration personnelle, qui ne sont là que pour servir de butée au désir. Ce qui permet de les distinguer, cest lhumilité, qui ne ramène justement pas à soi ces visions. Or, lhumilité correspond bien à la raison: il est raisonnable dêtre humble face à Dieu! Les vraies visions sont donc mêlées d’intelligence.

Saint Paul.jpgMais Jeanne Guyon exprime aussi ici son penchant à lau-delà de toute lumière et connaissance intellectuelle: là seulement, dit-elle, se trouve Dieu. Elle est réellement plus mystique et absolue dans sa démarche que François de Sales, dont il faut dire en passant quelle tient son exemple de saint François dAssise: car le Saint savoyard en parle de cette façon dans ses écrits. Mais François de Sales pratiquait davantage quelle la vision intelligente, limagination reliée au dogme; il prolongeait davantage la tradition médiévale. Il ne croyait pas que lon pût si aisément se mettre en relation avec lInvisible et lInconnaissable, et pensait que limage à cet égard était un appui pour lâme: il n’était pas aussi exalté que madame Guyon, qui pourtant se posa comme sa disciple.

Il nen demeure pas moins que pour Jeanne Guyon aussi, lintelligence est un fil dor qui enserre la vision afin quelle ait des contours nets et se relie au divin de façon juste, lempêchant ainsi de se confondre avec les fantasmes, liés à la nature animale de l’Homme.

La référence à saint François d’Assise est ici fondamentale, puisque, à Chambéry, où il aurait un peu vécu, on fut toujours à son égard très dévot.