26/09/2009

Beaux-Arts & Belles-Lettres dans la cité de Calvin

Henri-Frederic_Amiel_1852.jpgJ’ai déjà évoqué le tour singulier que Calvin a donné à l’Art, à Genève, en proscrivant la représentation des êtres divins. On a pu dire qu’en contraignant les peintres et les poètes à la reproduction fidèle de la nature sensible, il n’avait pas tant détruit l’Art qu’il ne lui a donné un visage nouveau; mais à la Renaissance, les grands genres étaient justement liés à la représentation des êtres divins ou semi-divins de la religion et de la mythologie. Pendant assez longtemps, à Genève, on se contenta, je crois, de peindre des scènes réalistes sur des meubles et des assiettes.

Et puis, au siècle des Lumières, le réalisme - avec Greuze, par exemple - a été reconnu comme du grand Art, parce qu’on a saisi - notamment grâce à Diderot -, que le réel pouvait se charger de la même intensité et de la même noblesse que la fable et la Bible. Il suffisait somme toute de donner à des paysans qu’on avait rencontrés l’air majestueux des Immortels, aux femmes le visage radieux des Anges, ou des Saintes. Le tout était de continuer à afficher le sujet comme étant tiré de l’expérience sensible. Le jeu de la lumière, de la couleur, de la composition transfigurait le monde visible - au sein de la peinture.

Greuze.jpgOr, en littérature, il s’est bien sûr produit la même chose. Sous la plume de Rousseau, des amants vaudois devenaient des personnages légendaires. Et les Genevois, je pense, ont joué un rôle de tout premier plan, dans cette évolution - à côté des Anglais. Car Horace-Bénédict de Saussure, par exemple, a su, à partir d’observations rigoureuses de ses voyages dans les Alpes, créer un monde fabuleux, quoique ne s’affichant jamais comme tel. Il sut constamment sublimer ses sujets, parvenant à déceler, dans l’expérience sensible même, ce qu’il pouvait y avoir de beau et de magnifique.

Or, peu à peu, étrangement, les Genevois, initialement bloqués par un dogme hostile à la mythologie, retrouvèrent en eux-mêmes des images grandioses, finalement en les sortant de leur propre intériorité, et je pense que l’exemple le plus beau - du reste marqué à cet égard par le Romantisme allemand, qui alla dans le même sens -, est Amiel. Pour moi, il est le Pessoa de la langue française. Il a vraiment créé à partir de sa propre âme un monde grandiose, qui ne doit rien aux traditions anciennes, mais qui touche véritablement au divin, ou du moins à la féerie. Or, je crois qu’on doit l’apparition, à Genève, de ce pur génie, au combat de Calvin contre les images du merveilleux antique et médiéval: à terme, cela a permis à l’écriture de se recentrer sur soi, et d’en faire surgir des fruits nouveaux.

Je ne sais si c’était l’intention ultime du grand Réformateur; mais se réaction eut réellement quelque chose de salutaire, au bout du compte. Elle était adaptée à des temps nouveaux, qui devraient inéluctablement voir se vider de leur substances les modèles anciens, malgré la belle résistance de quelques-uns - parmi lesquels je place évidemment François de Sales: la montagne a une force conservatoire, et le feu antique a continué à briller, je pense, jusqu’à la fin du XIXe siècle, en Savoie. Mais véritablement, Amiel était une aube; en Savoie, luisait plutôt, alors, un crépuscule...

07:40 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (0)

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