22/08/2009

La poésie à plat

Hugo.jpgDans un article récent, Jean-Noël Cuénod a fait remarquer, à juste titre, que la poésie devait s’enraciner dans la profondeur. Mais précisément, je crois que la poésie est entrée dans une forme de décadence parce qu’elle a tendu à demeurer dans le cercle fermé sur lui-même d’un moi limité au cerveau - aux pensées figées et dénuées de vie que l’époque impose. Or, sur le plan philosophique, on ne peut pas nier que cela correspond à un mélange d’égocentrisme et d’agnosticisme, c’est à dire une forme d’égoïsme raisonné - hérité de l’ancienne Rome.

Si, sur le plan politique, cette voie donne fréquemment l’impression d’être très sûre, sur le plan poétique, elle ne vaut quasiment rien. D’une certaine façon, et toute proportion gardée, on se retrouve face au Réalisme socialiste soviétique - qui a fait mourir la peinture en Russie.

Qu’on le veuille ou non, la poésie qui refuse d’ancrer le sentiment dans l’infini et l’éternel - une sorte de vie située au-delà d’un corps distinct, défini - ne peut pas avoir de profondeur. Si on croit qu’elle en a, c’est qu’on confond le sentiment profond avec la sensation intense. Dès lors, la poésie n’est plus qu’une manière de présenter aux lecteurs la richesse de son âme!

C’est ce qu’on appelle la dérive nombriliste de la littérature, et qui est apparue parce qu’on n’a plus admis, comme légitime, que l’égocentrisme poli des gens raisonnables et élégamment agnostiques, comme ayant l’esprit au-delà de toute naïve croyance. Mais sans naïve croyance, il n’y a plus de feu, et donc, plus de vraie poésie. Hugo même l’a dit: il a fait l’éloge, dans son récit de voyage à Chamonix, du folklore local, des légendes sur le démon du Nant Noir et les spectres du château Saint-Michel, en affirmant que les superstitions étaient mère de toute poésie...

Si on se coupe de l'imagination qui donne corps au sentiment, qui le prolonge et l'approfondit - justement - dans l'être, on cesse simplement - mais logiquement - d'exprimer des sentiments profonds. La poésie n'est plus alors qu'une activité de rhéteur.

Parfois, on trouve encore le feu paradoxal qui enflamme pour la raison regardée elle-même comme divine! Cela existait chez Valéry, notamment sa fabuleuse Jeune Parque. Ensuite, on n’en a plus vu que le pâle reflet.

Un sentiment pur de vénération à l’égard d’Athéna (déesse de la sagesse) renvoie nécessairement à une dévotion à Zeus son père. Couper la première du second n’a pas de sens: cela la change en fantôme - la dissout, la vide de sa substance. La pensée même devient alors pure fumée.

07:38 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (0)

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