23/07/2009

L’arbre où l’esprit souffle

Arbre rouge.jpgUn compatriote du Faucigny qui s’est installé à Paris, Paul Desalmand, m’a récemment fait l’honneur de m’envoyer son dernier livre, qui évoque ses souvenirs d’une enfance passée au bord de l’Arve, noble rivière qu’il chante bellement. Il n’en reprend pas moins le sentiment ordinaire qui fait estimer que l’esprit souffle plus fort à la ville qu’à la campagne!

A mon avis, cela traduit une conception de l’esprit qui le réduit à l’activité intellectuelle. Or, cela contredit François de Sales, qui croyait que la nature tout entière reflétait Dieu et sa volonté, et qui conseillait aux âmes dévotes de se coucher tôt - non pas pour mieux travailler le lendemain, comme aurait peut-être pu le faire Jean Calvin, mais afin d’être en mesure d’entendre, au petit matin, le chant des oiseaux! Pour lui, cet effet sonore de la lumière de l’aube était la manifestation la plus pure de l’Esprit. C’était le langage des anges qu’on n’eût pas encore pu comprendre!

Sigurd.jpgL’idée est ancienne. On se souvient que Sigurd, après avoir goûté le sang du dragon, entend soudain le langage des oiseaux, qui discutent entre eux de la volonté du nain qui l’accompagne de le tuer par traîtrise: les oiseaux répètent les mots des anges veillant sur les hommes et la Terre.

Or, l’autre jour, j’étais à Paris, et le matin, les oiseaux étaient presque inaudibles - quoique, devant ma fenêtre, les arbres fussent nombreux. La cause en était l’énorme bruit des machines roulantes sur le goudron. L’âme de ces engins soufflait en quelque sorte plus fort, au sein de l’air, que celle des oiseaux!

Le problème est donc de savoir si l’esprit est plus présent dans la lumière qui, venant du Ciel, fait chanter les oiseaux, ou dans le feu qui, allumé dans le moteur, fait avancer les machines.

Celles-ci ne sont pas vivantes: leur mouvement est seulement mécanique, c’est à dire entièrement compréhensible intellectuellement. C’est grâce à cela que l’intelligence humaine l’a conçu! Mais la vie qui anime les oiseaux, l’intellect ne l’a pas encore saisie, puisqu’on ne sait pas comment elle est apparue, et qu’on ne parvient pas à la créer de toute pièce. Or, je prétends que si la vie demeure un mystère, ce n’est pas parce que l’esprit n’y souffle pas, mais justement parce qu’il souffle trop fort pour l’entendement humain: celui-ci ne saisit que ce qui en réalité ne souffle pas très fort, en matière d’esprit.

D’ailleurs, l’activité intellectuelle, dans les villes, ne se réduit-elle pas souvent à un bavardage peu inspiré? Les idées qui circulent d’un cerveau à l’autre ne sont pas, selon moi, plus souvent remplies d’esprit vivant qu’on ne comprend le langage des oiseaux. Cela dit, François de Sales disait que la dévotion permettait de comprendre celui-ci, et il avait certainement raison.

Commentaires

Quel est le texte où Saint François de Sales parle de l'aube et des oiseaux?
Merci!

Écrit par : Frédéric Rauss | 23/07/2009

C‘était une réminiscence de ce passage de l’“Introduction à la vie dévote”, III, 23: “Il faut prendre de la nuit pour dormir, chacun selon sa complexion, autant qu’il est requis pour bien utilement veiller le jour. Et parce que l’Ecriture Sainte, en cent façons, l’exemple des saints et les raisons naturelles nous recommandent grandement les matinées comme les meilleures et les plus fructueuses pièces de nos jours, et que Notre-Seigneur même est nommé ‘Soleil levant’, et Notre-Dame ‘aube du jour’, je pense que c’est un soin vertueux de prendre son sommeil devers le soir à bonne heure, pour pouvoir prendre son réveil et faire son lever de bon matin. Certes, ce temps-là est le plus gracieux, le plus doux et le moins embarrassé; les oiseaux mêmes nous provoquent en icelui au réveil et aux louanges de Dieu: si bien que le lever matin sert à la santé et à la sainteté.”

(J’ai exagéré, sans doute, en disant que François de Sales ne faisait pas allusion au travail, puisque “bien utilement veiller le jour” revient aux tâches qu’on doit accomplir durant la journée. Cela dit, ce n’est pas ce qui frappe le plus, dans ce paragraphe, qui ne fait que commencer par cette allusion à la vie sociale. J’ai également un peu interprété sa pensée, néanmoins, car il ne dit pas explicitement qu’il faut se lever de bon matin pour entendre les oiseaux. Cependant, on ne peut pas nier qu’à ses yeux, les oiseaux poussent l’âme à se tourner vers Dieu. On peut logiquement en tirer que si on n’entend plus les oiseaux, il manquera quelque chose. D’autant plus que l’aube et le soleil levant sont ici explicitement assimilés à des êtres divins.)

Écrit par : Rémi Mogenet | 23/07/2009

(J'ajoute que l'idée que la dévotion fait saisir le langage des oiseaux vient en fait d'une lettre où il dit que les chamois bondissant sur les glaciers parlent de Dieu et que s'il était lui-même plus dévot, il comprendrait leur langage. C'était une transposition.)

Écrit par : Rémi Mogenet | 23/07/2009

Pour un amoureux de l'aube, ce passage est tout simplement magnifique. Je le recopie de suite pour l'envoyer à Georges Haldas.

Et je ne crois pas que vous ayez beaucoup tordu le texte en soulignant toute sa valeur d'aube, l'aube pour elle-même.

Pour ma part, si je n'entendais plus les oiseaux, ce serait le pan le plus joyeux de mon existence qui s'écroulerait!

Je m'en vais donc finir utilement cette journée tout en vous remerciant pour vos précisions.

Écrit par : Frédéric | 23/07/2009

Merci à vous! J'éprouve une auithentique admiration pour Georges Haldas. Et l'aube est bien un moment magique, qui semble manifester le divin!

Écrit par : Rémi Mogenet | 02/08/2009

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