17/07/2009

Un poème de Fernando Pessoa

pessoa7.jpgComme on sait, j’ai publié plusieurs recueils de poèmes. Fréquemment, on a reproché à ma poésie d’être trop fondée sur le mythologique, ou même l’ésotérisme. Sur l’image qui reflète le monde divin, en quelque sorte. Mais un poète célèbre et reconnu, qui a été lui-même fasciné par l’ésotérisme, Fernando Pessoa, a composé un jour un poème sur son art propre qui exprime bien ce que je crois et ressens, à cet égard: Isto:

Dizem que finjo ou minto
Tudo que escrevo. Não.
Eu simplesmente sinto
Com a imaginação.
Não uso o coração.

Tudo o que sonho ou passo,
O que me falha ou finda,
È como que um terraço
Sobre outra coisa ainda.
Essa coisa é que é linda.

(On dit que je feins ou mens
Tout ce que j’écris. Non.
Simplement je sens
Avec l’imagination.
Je n’utilise pas le cœur.

Tout ce que je rêve ou éprouve,
Ce qui me manque ou finit,
Est pareil à une terrasse
Sur autre chose encore.
Cette chose est ce qui est beau.)

De fait, on peut volontiers reprocher à une poésie fondée sur les figures d’être froide et de ne pas livrer des sentiments de façon nette - puisque ceux-ci sont exprimés et matérialisés par ces figures! Voilà pourquoi Pessoa dit que c’est au lecteur de ressentir. Mais sur le plan intérieur, l’image est bien regardée comme un moyen d’accéder à un autre monde, plus beau, et implicitement de nature divine.

Cela dit, Pessoa donnait une direction à son esprit, mais il ne pensait pas qu’aucune figure fût absolument divine en soi; chaque figure divine renvoie en profondeur à une figure plus divine encore, insaisissable sur le moment. L’intellect ne peut donc jamais saisir le divin pris absolument. Il en venait, dans son âme, une sorte de mélancolie confinant fréquemment au désespoir - et dans laquelle le doute avait évidemment sa part.

Lovecraft-1924.jpgAinsi, il lisait et avait traduit la théosophe H. P. Blavatsky, mais souvent, il se détournait d’elle, l’estimant désordonnée. Or, cela me rappelle un écrivain que j’ai beaucoup pratiqué et dont j’ai beaucoup aimé la poésie, à mes yeux méconnue: Lovecraft. J’ai aimé ses vers, et même, je dois dire qu’ils m’ont servi de modèle. Je crois qu’il avait de nombreux points communs avec Pessoa. Il appartenait à la même génération. Il est mort au même âge, presque la même année. Comme lui solitaire et fasciné par l’ésotérisme et les mythes anciens, lecteur de Blavatsky dont cependant il affectait de se moquer, il proclamait, auprès de ses amis, son matérialisme foncier, mais quand il découvrait un lecteur qui croyait que sans le savoir il avait percé des mystères, qu’il avait été inspiré au-delà de sa volonté consciente, il était profondément charmé. Sa poésie était très imagée et tendait elle-même au mythe, bien qu'au sein d'une forme impeccable. Cela le rapproche aussi de Pessoa. Et j’avoue que j’ai toujours adoré ce mélange heureux entre une imagination grandiose et la clarté de la pensée.

09:42 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (6)

Commentaires

"on peut volontiers reprocher à une poésie fondée sur les figures d’être froide et de ne pas livrer des sentiments de façon nette"

Précisément, la figure est là pour nous faire ressentir plus nettement et plus distinctement ; d'abord parce qu'elle exprime en quelque sorte tout à double, étant composée d'un sens littéral et d'un sens figuré, ensuite parce qu'en exigeant un effort, même inconscient, de décodage, elle attire l'attention et force l'esprit à se concentrer, et enfin parce qu'elle nous montre ce que nous croyions déjà connaître sous un aspect nouveau, qui enrichit notre intuition et donne de l'épaisseur à tout ce qu'il qualifie.

Le propre de la poésie est justement d'offrir à l'esprit l'occasion de s'exercer à découvrir, à déchiffrer, bref d'accomplir sa fonction, chercher plus loin do que está ao* pé. Loin de causer de la froideur, donner à une faculté un motif de se déployer est source de plaisir et de plénitude. Et ceux-ci sont redoublés quand l'enjeu paraissait d'abord inatteignable et que sa recherche nous a fait passer par de vraies difficultés.



* Je préfère cette lecture ; "Do que não está o pé" n'est guère satisfaisant, si je ne m'abuse.

Écrit par : stéphane staszrwicz | 19/07/2009

Oui, l’image, la figure approfondit le sentiment lui-même, en le faisant toucher à l’idée, en le reliant à la pensée. Sans l’image, un sentiment reste évanescent, ne prend pas corps. Cela dit, on peut penser que quand l’image devient trop une simple allégorie, une simple expression détournée d’un concept, on est justement passé dans le mode philosophique, et que le sentiment est lui-même perdu, effacé, au lieu d’être approfondi et corporisé, si je puis dire. Cela arrive assez, et il faut reconnaître que Mallarmé, par exemple, est plus imagé que Baudelaire, mais qu’il est moins poignant. Le symbolisme a tendu à intellectualiser trop la poésie.

Pour le vers de Pessoa, l’édition que j’ai, aux éditions de poche Ib 437, a bien écrit ce que j’ai restitué. Pessoa aimait bien s’exprimer négativement. Robert Bréchon (chez Christian Bourgois) a traduit par “ce qui est lointain”, je crois, mais j’ai préféré restituer la forme négative, car cela traduit bien le mouvement de pensée propre à Pessoa. Lequel veut vraiment dire, je pense, qu’il a placé son esprit, au moment de l’écriture, dans un monde autre, qu’il n’est pas parti des sentiments et des pensées ordinaires. Il écrit depuis un autre lieu, pour ainsi dire: libre des illusions propres à ce bas monde. Les images qu’il crée sont donc le reflet du lieu non proche depuis lequel il écrit. C’est ainsi que je le comprends. Cela correspond du reste au statut de medium que Pessoa s’est fréquemment donné.

Écrit par : Rémi Mogenet | 20/07/2009

La négation est certainement correcte dans le vers de Pessoa ; je critiquais le 'o pé', qui devrait être 'ao pé' à mon avis. Peut-être pourrait-on traduire par 'ce qui n'est pas à portée de main' pour garder une analogie corporelle. L'inconvénient est alors dans la longueur de l'expression, qui casse le rythme.

Écrit par : stéphane staszrwicz | 20/07/2009

Je ne suis pas vraiment spécialiste du portugais: c'est le moins qu'on puisse dire. Mon édition a bien "o pé", cependant.

Écrit par : Rémi Mogenet | 20/07/2009

Je vous invite à visiter un hommage vidéo à Fernando Pessoa.
Ils sont une série de collages intitulée «Contre Pessoa"

http://www.youtube.com/watch?v=cnbnSHBlyyM

Dans le suivant site, vous trouverez différents livres d'artistes dont le milieu est la poésie des auteurs divers.
http://www.peresalinas.com/libros-artista.htm

J'espère que vous apprécierez.
Cordialement.
Pere

Écrit par : pere | 09/03/2011

Merci, c'est très beau, une musique magnifiquement choisie!

Écrit par : RM | 09/03/2011

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