19/05/2009

Expériences visuelles: Corneille contre Calvin

Corneille.jpgLe cinéma américain tombe souvent dans une fantaisie grossière en réalité irrespectueuse de la capacité imaginative même. La tendance est si instinctive que maints cinéastes plutôt sobres au départ ont fini par s’écheveler: par exemple, Tim Burton, ou les frères Wachowski, pour prendre des gens quand même talentueux.

Beaucoup de films font entrer dans un monde creux. Le procédé qui consiste à placer des visages d’acteurs réels dans des décors virtuels atteint ses limites dès qu’on oublie qu’un monde qu’on crée doit se justifier moralement - dès qu’on oublie, au fond, Platon et sa sphère intelligible, seule à même de justifier un monde inventé.

Néanmoins, on aurait tort de croire que cette situation est seulement due aux progrès techniques et aux abus qu’on peut en faire. Le théâtre français, sous Louis XIII, connut lui aussi sa période d’effets spéciaux: ce fut la mode des pièces à machines, genre où - on le sait peu - Pierre Corneille excella, notamment grâce à Médée et à La Conquête de la toison d’or : on y voyait des héros et des mages chevaucher des dragons, des immortels paraître sur scène!

Ensuite, on a estimé, non sans raison, que la dignité des mystères inhérents à la fable y perdait beaucoup, et il a été progressivement interdit de placer du fabuleux sur scène: de ce point de vue, le théâtre, sous Louis XIV, suivit Calvin, qui proscrivait la représentation du monde divin!

Racine fit donc présenter les monstres et les immortels impliqués dans l’action par des témoins venus les évoquer dans le lieu principal de l’action: le mot paraissait plus digne du Mythe que l’image, déjà parce qu’il passe par l’entendement: il ne repose pas essentiellement sur la sensation. Le mythe s’intellectualisait. Finalement, il fut laissé dans les concepts et la pure sphère des idées.

Sans approuver cette forme de décadence qui alla jusqu’à proscrire l’imagination même - proscription à mon avis absurde -, on peut admettre que le cinéma gagne à ne pas trop charger en vains effets visuels ses narrations - qu’en tout cas, tout effet visuel devrait se justifier par la présence d’un mystère provoquant physiquement une étrangeté - une perception inattendue du réel. David Lynch, par exemple, l’a bien compris, mais la tendance générale est de déformer le monde habituel pour le simple plaisir.

Le plaisir en est quelque peu pervers, sans doute, et cela explique la réaction de Calvin, même si je ne crois pas que la solution qu’il ait donnée soit la bonne. (J’y reviendrai, à l’occasion.)

10:55 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (11)

Commentaires

Lors du tournage des 'Dents de la mer', le faux requin qui devait apparaître dans certaines séquences tombait en panne constamment. La seule solution à ce problème était de le montrer très peu et de suggérer davantage sa présence, ce qui est plus efficace pour entretenir la tension. Je me souviens, mais je peux me tromper parce que j'ai vu le film il y a très longtemps, qu'on voyait la même démarche dans 'Alien', avec le monstre qui se cache on se sait pas trop où. En réalité, l'absence du monstre était plus angoissante que sa présence. D'ailleurs, la science-fiction est le genre où les effets spéciaux vieillissent le plus rapidement, surtout si l'on veut à tout prix y intégrer une modernité qui sera perçue comme démodée dix ans plus tard.

Écrit par : Inma Abbet | 20/05/2009

Oui, vous avez raison: un requin mécanique n'est pas assez vivant, un requin vivant n'est pas assez géant, et donc, pour un requin méchant et géant, mais vivant, il faut passer par le fragment qui suggère. Le fragment du reste ne suffit pas, car il faut que la narration s'organise non à partir ce qui est montré, mais à partir de la réalité complète dont on n'a montré qu'un fragment: ainsi seulement se crée le mystère, ainsi que la profondeur.

Cela dit, il n'est pas grave que des effets spéciaux vieillissent, quand justement on n'a pas fait reposer tout sur eux, mais qu'on a aussi suggéré, par la narration, qu'il y avait plus que ce qui était montré, alors même qu'on avait utilisé beaucoup d'effets spéciaux. Cela arrive, peut-être plus fréquemment qu'on ne pense, et je ne voulais pas critiquer les effets spéciaux en soi. Je critique seulement la tentation de réduire le mythe à ce que la technique de l'image peut créer. Les frères Wachoswki, par exemple, au-delà de leur débauche d'effets, parviennent souvent à créer des espaces intérieurs plutôt convaincants: des perspectives vers des sources inconnues de ce qui se manifeste. Cela affleure, par instants. Je ne voulais en aucun cas condamner un genre. De ce point de vue, je l'avoue, je préfère encore la liberté d'un Corneille que l'anathème d'un Calvin. Mais "Jaws" est également plus proche des pièces à machines du Paris baroque que des tragédies bibliques de Théodore de Bèze, sans doute...

Écrit par : Rémi Mogenet | 20/05/2009

Ce que lES techniqueS de l'image peuVENt créer, plutôt; et on dira plus volontiers: "je préfère la liberté de Corneille A la liberté de Calvin". C'est dommage, de faire des fautes de français, cela gâche.

Écrit par : Rémi Mogenet | 20/05/2009

D'accord, d'une manière générale. Mais Lynch est assez particulier parce qu'il ne se prive pas, au besoin, de faire appel à des images très choquantes, comme le corps de Laura Palmer dans du plastic, ou les apparitions cauchemardesques de Bob, dans Twin Peaks, ou l'oreille coupée ainsi que les scènes où apparaît Denis Hopper et son masque à oxygène, dans Blue Velvet. Pourtant, il y a un élément essentiel, dans le cinéma et surtout dans Lynch, à la construction de cette tension, c'est la musique. Sans Angelo Badalamenti, les films de Lynch seraient 50% moins intéressants. Le thème d'ouverture de Lost Highway, ou les musique qui accompagne l'incroyable scène saphique dans Mulholland Drive, ça vous construit l'image et tout ce que celle-ci ne dit pas, ne peut pas raconter, bien au-delà de l'écran et de l'imagination du public. Les grands cinéastes sont très souvent ceux qui savent s'accompagner d'une grande musique, créée comme pour Fellini, ou réutilisée comme pour Kubrick. Pour revenir à Amélie Poulain dont j'ai parlé dans un blog récent, j'ai cette idée selon laquelle 80% du succès de ce navet repose sur Yann Tiersen. Pareil, d'ailleurs, pour Les dents de la mer, dont les trois notes sont inoubliables. Et je ne pourrai pas partir sans évoquer Mahler et Mort à Venise, un des très rares exemples où on a l'impression qu'une musique fut créée pour un film, et non l'inverse, tant la conjonction est parfaite.

Écrit par : david laufer | 30/05/2009

Merci de votre commentaire.

David Lynch fait réellement dans le visuel, dans la sensation. Je n'ai pas voulu dire que celle-ci nuisait en soi à la perception des mystères. En fait, par des chocs visuels, elle peut au contraire la provoquer. Tout repose de toute façon sur la perception sensorielle, au cinéma. Mais précisément, elle n'est là que pour amener à autre chose: elle n'a pas de valeur en soi. Peut-êre néanmoins que certaines scènes de David Lynch étaient censées fonctionner de cette manière et qu'elles ne débouchent finalement que sur le plaisir de choquer. C'est un travers propre à l'Art Contemporain, je dirais. Et D. Lynch a commencé sa carrière en étant un artiste contemporain - au sens idéologique du terme : un moderniste. Mais le bizarre ne peut pas remplacer l'étrange. Cette tendance existe aussi chez un autre cinéaste que j'aime, c'est David Cronenberg.

Pour la musique, elle aide, mais elle ne fait pas tout. Le mystère peut également être alimenté par du son non musical, ou par des dialogues. De toute manière, il est extrêmement difficile, d'un point de vue objectif, de suivre une histoire dénuée de son. On a alors l'impression d'un certain vide. La question pour les cinéastes est donc seulement de savoir quels sons mettre, et le grand cinéaste le sait mieux que le petit. Mais je crois profondément à la valeur de l'image en soi, aussi: les couleurs, les lignes. Sinon, n'est-ce pas, pourquoi reconnaîtrait-on de la force de mystère et d'étrangeté à de la peinture, ou à de la photo?

Pour "Amélie Poulain", le jaune tamisé et vieilli, mêlé de vert, qui baignait les images a eu ujne influence sur son succès, aussi. La musique n'a pas tout fait à elle toute seule, à mon avis. C'était les mêmes couleurs que dans "Bienvenue à Gattaca", par exemple: mais dans ce film-ci, c'était nouveau et beau. "Amélie Poulain" l'a imité.

Écrit par : Rémi Mogenet | 31/05/2009

La musique des films : plus j'y pense, plus je vois une évolution qui va justement vers la dissociation entre le film et la musique, contrairement à ce qui arrive dans 'Mort à Venise' (ou, plus récemment dans les films de Takeshi Kitano, où la musique de Joe Hisashi devient plus importante que les dialogues, quasiment absents). Il s'agit d'une tendance qui s'accentue dans les années 80 et 90, comme s'il ne fallait plus vendre le film avec la chanson, mais le film et la chanson séparément, d'en faire deux produits différents. Dans ce sens, 'Amélie Poulain' suit le schéma de 'La Leçon de piano' ou de 'Titanic' : un décor esthétisant, un univers clos, une jolie histoire invraisemblable et une jolie musique entraînante pour envelopper le tout, mais une musique qui est souvent anachronique par rapport à l'époque qu'on veut reconstituer et qui continue d'exister de façon autonome après le film. L’impression d'arbitraire et d’absurdité que cela provoque est, à mon avis, le reproche le plus sérieux qu’on pourrait faire à ce genre de film. Parce que la cohérence est tout de même importante, la cohérence des choix esthétiques ou des éléments de l’intrigue qui y sont mis en valeur. Dans ce sens, je ne crois pas que les différentes scènes choquantes dans ‘Blue Velvet’ soient gratuites : elles sont des signes d’une opposition et d'une rencontre entre deux mondes qui est essentielle dans ce film. Ces collisions peuvent être redondantes lorsqu’elles se suivent, mais elles ont un sens, il me semble.

Écrit par : Inma Abbet | 31/05/2009

Oui, on peut trouver une belle musique, et qu'elle soit artificiellement placée sur l'image. Cela arrive notamment quand le compositeur est très bon et qu'on l'a pris pour cela, sans trop regarder ce qu'il fait, sans vraiment s'accorder avec lui. Dans "La Leçon de piano", le compositeur était Michael Nyman, et sa belle musique avait un air pompeux. Mais cela arrive aussi quand des films de moeurs un peu creux utilisent la musique étrange, classicisante et lyrique de Philip Glass, comme ce fut le cas récemment avec un film anglais qui évoquait des relations intimes entre une enseignante et un de ses élèves.

Pour "Blue Velvet", je pense que ce film est parfait, mais peut-être qu'il y a parfois de la gratuité dans "Wild at Heart". C'est difficile à dire. La redondance elle-même, lorsqu'elle est perçue, trahit de toute façon un manque de portée, à mon avis. Si à chaque occurrence, on est face à quelque chose de substiantiel, on ne perçoit pas le procédé comme redondant. Au demeurant, depuis "A Straight Story", Lynch fait moins dans la violence choquante, excessive, burlesque, et si on lit son livre, "Catching the Big Fish", on perçoit que c'est parallèle à une évolution de sa pensée, je crois. Pour "Wild at Heart", par exemple, il admet que le film reflète des angoisses liées à l'époque où il a été fait, et il explique ainsi la violence qui s'y trouve. Or, pour d'autres films, il évoque plus volontiers des perceptions liées à son accroissement de conscience et à sa pratique méditative.

Écrit par : Rémi Mogenet | 01/06/2009

Substantiel (erratum).

Écrit par : Rémi Mogenet | 01/06/2009

Pas fou ce que vous dites, Inma, sur le fait qu'on crée de plus en plus de musiques qui doivent pouvoir être commercialisées séparément. C'est très vrai dans le Piano, et dans Amélie. Et je ne parle même pas de Tarantino, même si je l'aime beaucoup.

J'aime bien, Rémi, votre rapprochement entre Gattaca et Amélie Poulain et je partage votre verdict.

Pour Lynch, y a peu à jeter, à part Dune peut-être. Et même si Wild at Heart est plus commercial, plus gratuit, il est servi par des acteurs hors pair qui l'ont rendu inoubliable. Pour moi, son sommet demeure son unique expérience télé, Twin Peaks, dont je me délecte assez fréquemment. Les deux saisons ne sont disponibles en DVD que depuis très peu de temps, il y avait un problème de droits. Une galerie de portraits que je porte en moi.

Écrit par : david laufer | 01/06/2009

"Wild at Heart" reste un très bon film. Je ne pense pas qu'il soit orienté vers le souci de la commercialisation. C'est aussi le film d'une rencontre avec Barry Gifford, et qui est lié à une époque, à un genre. Le plus commercial, c'est "Dune", justement, mais je ne pense pas que ce soit un mauvais film, même si Lynch le renie parce qu'il n'a pas pu le contrôler jusqu'au bout. Les mystères y fonctionnent quand même assez bien. Je pense que Lynch avait orienté le récit de Herbert dans un sens initiatique, et que cela est resté.

Mais avec "Twin Peaks", il a créé une sorte de mythologie contemporaine, et c'est vrai que c'est sublime, incomparable. Le film "Fire Walk with Me" est très beau. Il est même bouleversant. Cet univers de Twin Peaks, qui n'a pas envie de le rejoindre?

Écrit par : Rémi Mogenet | 01/06/2009

Mon royaume pour un café noir et une part de blueberry pie au Double R café.

Écrit par : david laufer | 01/06/2009

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