10/03/2009

Seconde vue & science des ondes

Batman.jpgThe Dark Knight, dernière version filmée du mythe de Batman, m’a paru globalement assez pompeux, mais j’ai bien aimé la scène où le héros masqué acquiert le sens spécifique à l’animal dont il se réclame grâce à un sonar qui lui donne une véritable seconde vue. Alors, il devient vraiment un héros au sens antique : il voit les formes par delà les murs - par delà les apparences -, dans une lumière bleutée et lunaire caractéristique ; pendant ce temps, une voix proche et chaude le guide, celle de son mentor, assis dans une chambre secrète. C’est magique.

Lorsque cette seconde vue était activée, les yeux du héros s’allumaient : une lumière bleue - de nouveau - emplissait le trou du masque. Désormais, on savait qu’on entrait dans un monde plus intelligent et plus vrai, plus subtil que l’habituel : la sphère intelligible de Platon ! La sphère qui fait du héros un véritable initié.

En Franche-Comté, au XVIIe siècle, il y eut un tel héros, baptisé sous le signe du célèbre animal qu’on appelle la Vouivre, divinité tutélaire des Séquanais, et qui le prévenait lorsqu’il y avait du danger ; on dit même qu’elle le transporta sur son dos, un jour que son château était assiégé. Ce héros se nommait Lacuson, et il commandait l’armée du roi d’Espagne, alors en guerre contre la France.

Cependant, dans Batman, le ressort de cette magie n’est pas dans le monde des esprits, mais dans la technologie. Cela rappelle les romans d’Asimov : les membres de la Première Fondation apparaissent comme des dieux aux autres hommes parce qu’ils disposent d’une technologie inconnue. Or, dans cette idée, il y a le danger signalé par Charles Duits à propos de la conquête de la Lune, laquelle à ses yeux n’avait rien d’extraordinaire, puisque des Américains avaient pu la réaliser !

Dans l’enchaînement narratif, cette seconde vue de Batman est bien amenée ; elle est comme un triomphe, un accomplissement : le héros est devenu son propre totem. Mais avouons-le : si un tel procédé était possible, les soldats américains l’auraient bientôt tous à disposition, et le monde en serait-il plus merveilleux pour autant ? La technologie imite presque toujours les techniques animales ; et il n’est pas jusqu’à la roue qui n’ait été d’abord poussée par le scarabée bousier - emblème du soleil levant, chez les Égyptiens...

Le discours de ce Dark Knight était grandiose, mais se passait-il vraiment quelque chose ? Le monde moral même était remplacé par une forme de psychologie des masses qui m’a paru dérisoire.

09:09 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (8)

Commentaires

Bonjour Rémy,

Par rapport au titre : sciences des ondes, Jean-Pierre Lentin est décédé hier...

Pat

j'espère qu'il n'y a pas multi- diffusion du commentaire

Écrit par : PC | 11/03/2009

Bonjour,

Mais qui est Jean-Pierre Lentin, déjà ?

Écrit par : Rémi Mogenet | 11/03/2009

Bonjour,
c'est un journaliste et un écrivain, le seul livre que je possède :
Ces ondes qui tuent, ces ondes qui soignent

Autrement : http://fr.wikipedia.org/wiki/Jean-Pierre_Lentin

Patrick

Écrit par : P.C | 11/03/2009

C'est sûr que Batman, on a du mal à croire que sa santé ne sera pas altérée par un sonar intégré à son masque ! C'est comme les soldats américains qui tombent malades après avoir utilisé des bombes munies d'une pointe d'uranium. La technologie contient du merveilleux d'une façon limitée.

Écrit par : Rémi Mogenet | 11/03/2009

Je profite de l'installation d'un PC dans ma classe pour laisser un petit commentaire à la sauvette. Je suis toujours fasciné par cette propension que tu as à te focaliser sur un détail qui apparaît secondaire au premier abord. Cette seconde (double) vue, qui donne au Batman un avantage certain, est aussi une façon très habile de rappeler combien il est, malgré son pouvoir apparent, dépendant : dépendant de la technologie, qui lui permet d'anticiper et de dominer ses adversaires, mais aussi dépendant de ceux qui lui permettent de la mettre en oeuvre. Dans Batman begins, on le voit meurtri, s'en sortir de justesse et s'en remettre aux bons soins d'Alfred et, déjà, s'allier les prodigieuses ressources de Lucius Fox. Ici, il a carrément besoin d'eux, mais ira jusqu'au bout dans une démarche désespérée dans laquelle il refuse de les entraîner. C'est notamment cette vision d'un Batman ouvertement solitaire mais résultant d'une sorte de triple entité qui m'a interpellé.

Écrit par : Vance | 12/03/2009

Oi, tu as raison, il y a quelque chose de vaugment tragique, dans cette scène, et c'est moralement alimenté par l'idée que Batman franchit ici la ligne jaune, qu'il utilise un pouvoir interdit, privant de liberté les gens soumis à sa seconde vue. Ensuite, la "chambre secrète" est détruite, d'ailleurs. On pourrait dire que l'accomplissement du héros passe par le franchissement des limites de la légalité. C'est toute la thématique du film, sans doute. Mais je crois que le vrai héros fait dans une forme de magie qui est permise, sur le plan moral, et qui en rien ne prive de liberté qui que ce soit. Peut-être qu'en profondeur, inconsciemment, je suis choqué, aussi, qu'on présente le pouvoir magique des héros comme forcément immoral, ou non naturel, ce qui revient un peu au même. C'est un monde plutôt désespérant, qu'un tel monde ! A la fin du "Dune" de Lynch, le héros s'accomplissait de façon morale, quoique par la magie. Le héros de "Dark City" faisait de même. C'était à la fois naturel et magique : cela allait dans le sens de l'Evolution. Je trouve que c'est plus beau, plus simple, plus merveilleux. Les chevaliers Jedi de Lucas sont au fond dans le même cas que Paul Atreides. Mais leurs pouvoirs dépassent la simple technologie : cela fait appel à autre chose. Or, finalement, cela correspond à mes vues sur Batman comme héros mythologique, et non homme rusé qui se met en scène grâce à la ruse et à la technologie. Le Batman de Burton avait une volonté qui relevait aussi d'une forme de merveilleux totalement positif et dans l'ordre naturel des choses : il prenait des coups, mais il ne bronchait pas. C'était sa magie propre, au-delà de ses "fantastiques jouets", comme disait le Joker. Sa tedchnologie fabuleuse était mùême sans explications claires. Bref, le goût de Nolan pour le réalisme ne me semble toujours pas appropié.

Écrit par : Rémi Mogenet | 12/03/2009

Quand bien même, je pense au contraire que cette approche de Nolan s'inscrit dans une tendance compréhensible qui, en démystifiant les héros, les glorifie en tant qu'humains : c'est dans ses faiblesses qu'il tire sa force. Batman, c'est un peu le Kickaha (tu sais, le rusé des mythes indiens d'Amérique dont Farmer a fait l'un des plus grands héros de la littérature de SF) : pas vraiment plus fort que les autres, mais plus habile, plus prompt, parfois même plus retors. C'est le contraire de l'opposition traditionnelle de la force brute (quoique encore si séduisante) d'un Superman à l'intelligence perverse d'un Luthor. Toutefois, je reste toujours sensible à cette magie héroïque qui porte les hommes vers le haut et les fait espérer, et qui les transcende devant l'adversité. Qu'il soit initié, béni des dieux, qu'il soit un élu ou simplement un résistant à la volonté inébranlable, il séduit, forcément.
A propos de la chambre secrète, as-tu remarqué combien les réalisateurs aimaient détruire cette forteresse mythique ? Comme dans Hypérion de Simmons, on aime détruire ce qui a été si patiemment construit, comme pour faire plus de mal au spectateur/lecteur attaché à l'univers décrit.

Écrit par : Vance | 01/04/2009

C'est le thème de l'arme secrète qui ne doit servir qu'une fois : à mon avis, on trouvait déjà cela dans l'histoire grecque ; les savants y font des armes occasionnelles, et ensuite les détruisent pour ne pas que l'humanité puisse les utiliser à mauvais escient. Ce serait sacrilège : ce serait faire comme Prométhée. Personnellement, je trouve que cette scène de destruction au ralenti est pompeuse, parce que l'implication morale m'en paraît éculée, et en plus, elle ne correspond pas vraiment à ce qui se fait en général au sein de l'histoire moderne ! Comme je l'ai dit, si l'outil inventé par Batman existait, l'armée américaine aurait tôt fait d'en doter ses soldats.

Mais personnellement, je suis sceptique, quand on parle de vertus purement humaines. Les animaux peuvent aussi hypnotiser pour manger leurs proies. Est-ce vraiment une qualité tellement humaine ? Car dans l'hypnotisme, il y a bien la faculté de fasciner par des images. Et bien sûr, la volonté, c'est une qualité, mais elle est souvent partagée par les animaux. L'héroïsme me transporte plutôt quand il dépend aussi d'une grâce, de quelque chose qui ne s'explique pas par de simples intentions appréhendées par l'intellect. Il peut s'agir alors d'une volonté surnaturelle, qui fait dominer la douleur, par exemple. Le héros est alors habité par une force qui le dépasse. Mais on peut glorifier des qualités ordinaires sans créer de vrais héros, non ? C'est d'ailleurs ce que saint Augustin reprochait aux fables grecques : elles divinisaient des pulsions animales existant aussi chez l'être humain.

Écrit par : Rémi Mogenet | 01/04/2009

Les commentaires sont fermés.