20/09/2016

Saint Louis et la blessure de Solcum

2f550e9b834935075d1acee0c36d4a60.jpgDans le dernier épisode de cette geste du saint roi Louis, nous avons laissé celui-ci alors que trois guerrières montées sur des aigles d'or venaient de faire fuir trois monstres hideux qui l'attaquaient, et venaient de blesser son allié le chevalier Solcum, neveu d'Ëtön et fée.

Les trois femmes regardèrent un instant les six compagnons, et voulurent repartir sans dire mot, mais Solcum les arrêta, et leur demanda par quelle grâce elles avaient accouru, et qui elles étaient. L'une des trois, qui disait s'appeler Talaniel, parla et déclara, d'une manière énigmatique, qu'elles y avaient été invitées par leur roi, le seigneur de Noscl, et que celui-ci avait seulement dit avoir été prévenu par Ëtön qu'un secours serait requis, et qu'il savait que ce seigneur disposait d'un ordre de femmes guerrières montées sur des phénix; or, une vieille dette liait les deux rois, et celui de Noscl, Astoldec, était convié à payer ainsi la sienne. À présent c'était fait, peut-être! Car la vie de Solcum, son neveu, et de ses amis avait été sauvée par l'intervention de ces femmes divines, de ces guerrières d'argent que portaient des phénix d'or!

Et, ayant dit ces mots, elle remonta sur le col de l'oiseau, et s'élança dans les airs, suivie de ses deux compagnes.

Solcum les regarda un instant, et demeura songeur. Se reverraient-ils un jour? Il trouvait étrange qu'une si lumineuse apparition, comme était cette Talaniel, s'en fût déjà allée, et qu'il fût possible qu'il ne la revît jamais. Dans la langue des génies, son nom signifiait Étoile d'or, et il se demanda si le ciel la montrait.

Puis il sentit, à l'épaule, une vive douleur. Il s'inclina, et posa un genou à terre. Louis se précipita.

On étendit Solcum, et on tâcha de le soigner, en suivant ses indications. Mais il déclara: Ô amis! À présent me voici diminué. Car sachez que dans l'ongle de ce doigt-lance qui s'est enfoncé dans mon épaule, était un venin immonde, un poison, une souillure qui a corrompu mon sang. Seul Ëtön pourra me soigner complètement. Je suis affaibli, maintenant. Et je ne pourrai plus guider vos pas avec la même précision et le même élan que précédemment. Même, je devrai laisser en arrière mon corps et perdre conscience, afin de limiter la progression du poison. Je serai parmi vous comme somnolent, et ne pourrai vous parler que depuis le monde du rêve. Il me deviendra impossible de combattre, ou de tenir de longs discours. Il faut que vous l'acceptiez. Dorénavant vous êtes seuls en ce pays pour vous inconnu.

Saint Louis demanda alors s'il voulait qu'ils le ramènent à Lënipeln, comme il avait été fait des deux chevaliers mortels. Mais Solcum répondit que cela était impossible, car les monstres du défilé guettaient toujours, et les trois guerrières, sans qu'ils le vissent, avaient tracé un cercle les protégeant, mais s'ils le franchissaient, ils seraient à nouveau la proie de ces créatures immondes. Il fallait qu'il les suivît, mais il ne pouvait plus être le chef de l'expédition; il n'en avait plus la force, n'en avait plus ses moyens. Louis devait désormais assumer son rôle de roi, et guider sa troupe avec autorité, même dans ce pays d'immortels qu'il n'avait jamais vu; il devait considérer qu'il était une partie de la France, et que son sceptre y avait le même pouvoir que celui d'Ëtön. Que les peuples de ces lieux le méprisassent à cause de sa faible nature ne devait pas l'empêcher d'imposer l'éclat de son épée, de faire triompher le lys de son écu.

Or, ayant dit ces mots, et sans tomber à terre, il inclina la tête, et parut s'endormir. Car il ne dit plus rien, et était pareil à une statue. Toutefois, lorsque les hommes le relevèrent, il se laissa faire, à la façon d'un 473f2891c5cddebefbb9bba0e3b35ae3.jpgsomnambule, et se laissa hisser sur son cheval, qui l'emmena; et il se tenait normalement sur lui, mais il maintenait la tête baissée, et les yeux fermés, et ne voyait rien, n'entendait rien, ne disait rien.

Les chevaliers soupirèrent et se regardèrent angoissés, mais saint Louis, par des mots de réconfort, les encouragea à poursuivre leur route, et ils repartirent vers l'Ouest.

Ils cheminèrent quelque temps. Le défilé, derrière, s'éloignait, et les montagnes s'abaissaient, tandis que devant eux une plaine aride, en friche, mais sèche, s'étendait. Soudain, loin devant, face aux nuages rougeoyants du soleil qui à présent se couchait, ils virent cinq chevaliers montés sur des chevaux bondissants, et qui, par leurs armes et leurs insignes, mais aussi par leur manière de chevaucher, leur rappelèrent Solum et son peuple. Ils en furent heureux, pensant trouver des amis, mais étonnés aussi, car ils se demandaient pourquoi ces cinq chevaliers isolés revenaient vers l'Est, alors que la bataille au fond de l'Ouest, leur avait dit Ëtön, faisait rage. Étaient-ils des messagers? Ils ne tarderaient pas à le savoir. Les chevaliers approchaient.

Les cinq mortels de France les saluèrent, lorsqu'ils furent à portée de voix, mais les autres, au lieu de répondre, tirèrent leurs épées, qui étincelèrent à la clarté du soleil vespéral, et s'élancèrent vers eux, comme pour les combattre.

Les Français, quoique déçus et surpris, ne se laissèrent pas submerger par leurs sentiments, et tirèrent aussi leurs épées. Le premier des chevaliers étranges abattit son arme sur le heaume de Louis, qui se protégea de son blouclier, et riposta. Son épée glissa sur le haubert de l'autre sans l'entamer, mais le coup fit reculer le cheval, car il avait été vaillamment porté.

Mais cet épisode commence à être long, et il faudra attendre pour connaître la suite, et suivre la bataille furieuse qui eut lieu entre les deux camps.

12/09/2016

La Guerre civile de Lucain, ou l'épopée républicaine

29414072.jpgLucain (39-65) est un poète latin de l'époque de Néron, neveu de Sénèque et né à Cordoue. Il est connu pour avoir composé un poème épique sur la guerre civile qui opposa Pompée à César. Il y prend le parti de la république, de Pompée, du Sénat, qu'il dit être celui de Rome: César ne représente que lui-même, bien qu'il se prétende protégé des dieux. Ovide et la tradition classique avaient fait de César à son tour un dieu, en disant que la comète aperçue à sa mort avait amené son âme au Ciel; Lucain est dans une toute autre perspective.

On a pu remarquer, d'ailleurs, que son poème ne fait pas intervenir Jupiter et les siens, à la façon des épopées anciennes. Pourtant, il consacre bien un homme: c'est Pompée. Après le récit de sa triste mort, il affirme que ses vertus lui ont permis de rassembler ses différentes âmes: les anciens croyaient que l'homme en avait plusieurs, qui se dispersaient après la mort. Mais Pompée avait une telle force intérieure que, même sans corps, il put, dans les hauteurs, polariser autour de son être ces âmes et se reconstituer. Il a alors vécu dans la sphère de la Lune, c'est à dire sur le cercle que la Lune trace en tournant autour de la Terre. Et là, il admire les astres et vit, surtout, dans la lumière, regardant l'obscurité dans laquelle vit la Terre. Les ténèbres nocturnes, en effet, n'étaient pas, pour les anciens, celles du ciel, mais de l'air terrestre: à partir du cercle lunaire régnait une lumière magnifique. Ce sont là, dit-on, les croyances des Stoïciens: Lucain les partageait.

Il lui arrive d'évoquer des épisodes de la mythologie grecque; mais il ne se montre pas toujours, alors, plein de conviction. Mais il en est rempli lorsqu'il décrit cette apothéose de Pompée. Il affirme même que se riant, Pompee2.jpgdepuis les hauteurs célestes, des affres des vivants, Magnus, comme il l'appelle, n'en s'insérera pas moins dans l'âme de Brutus pour se venger par lui de César, et le pousser à le tuer. Ainsi les morts glorieux expliquent-ils les événements historiques bien mieux que les dieux de l'Olympe - ce qui, au fond, est tout romain, et prépare le christianisme, qui se réclamait des philosophes romains contre les religions fabuleuses du paganisme.

De cette manière, Lucain crée une épopée républicaine étonnante, qui ne doit rien aux fables traditionnelles, mais qui n'en contient pas moins du merveilleux, qui n'en regarde pas moins les choses au-delà de leur apparence physique. Significative est l'évocation du dieu qui habite le vertueux Caton, successeur de Pompée à la tête de l'armée républicaine. Car Lucain affirme que Caton ne s'exprime que pour laisser parler le dieu qui est en lui, et qui est supérieur à celui qui s'exprime dans le temple de Jupiter Hammon, en Afrique, et dont il refuse par conséquent de consulter l'oracle.

Dans un esprit tout romain, également, Caton est réputé vertueux parce qu'il ne fait l'amour que pour procréer, et sinon ne se soucie pas des femmes. On a tort de croire qu'une telle idée ne date que du christianisme. Mais on comprend pourquoi Lucain fut apprécié des auteurs chrétiens, et des évêques.

Il le fut aussi de Corneille et de Rousseau, qui célébrèrent, à leur tour, Pompée et Caton. C'est mû par ces modèles que l'auteur du Contrat social énonça que les grands hommes romains étaient plus vertueux et plus puissants que leurs dieux: à ses yeux protestants, sans doute, le vrai Dieu les habitait. Mais en cela il était dans la droite ligne philosophique de Sénèque et Lucain.

Or, c'est le retour de cette mythologie proprement romaine qui mit en France la république à la mode, qui la fit voir comme un accomplissement sur terre de la vertu suprême, mue non par des dieux fantaisistes, ou des anges, mais un ordre secret de l'univers, concentré soudain dans un régime donné. C'est ce qu'exprima plus tard Jules Michelet. Le dieu abstrait des Stoïciens était bien celui des Républicains.

Cependant, quand on lit Lucain, on se dit que l'abstraction a ses limites. Ce qu'il évoque de Pompée défunt dépasse celles du rationalisme à la française, et il montre les morts guidant les vivants directement, non de façon théorique. De surcroît, César a la vision du génie de Rome, qui pour Lucain n'était pas une simple allégorie, mais une divinité réelle, présidant à la destinée de la cité, et s'apparente à un ange. Au bout du compte, cela ressemble à la mythologie catholique des saints et des anges. Cela y ressemble davantage que cela ne ressemble aux récits purement fondés sur le monde physique, et ornés d'idées abstraites, que la akg2-r40-e1-1345-11-1.jpgtradition républicaine essaye de faire prendre pour de l'épopée ou du mythe. Seul Victor Hugo, conscient de ce qui séparait l'esprit du réalisme moderne de l'épopée antique, même républicaine, essaya de placer des anges derrière la République, notamment celui de la liberté. On l'en a blâmé, mais c'est à tort, car il n'existe pas de mythologie sans cristallisation accessible de la divinité. Jusqu'aux morts divins doivent intervenir, eux qui désormais font partie de la sphère céleste.

Comment en est-on arrivé, en France, à une pensée qui se dit républicaine, et qui se fonde, inconsciemment, sur Lucain par l'intermédiaire de Corneille et Rousseau, mais qui, dans le même temps, nie l'essence de cette poésie de Lucain, fondée sur l'image, cristallisée par les défunts glorieux, d'une divinité orientée vers la vertu et habitant le cœur des grands hommes?

On ne lit plus Lucain. On ne lit que les classiques qui en ont donné une version édulcorée, et n'ont restitué de lui que la morale abstraite. C'est l'explication. L'idée républicaine a du coup perdu de sa substance, et apparaît surtout comme une invocation théorique, un mot sacré dont on ne sait plus ce qu'il recouvre. Il est la France en tant qu'elle est divinisée, dirait-on; mais il s'adresse plus à l'instinct qu'à l'intelligence, désormais.

Les romantiques en étaient conscients, et ont tenté de rendre à la république une mythologie. Mais le temps les a reniés.

04/09/2016

Captain Savoy et la fuite salutaire

paintings ocean monsters waves thor storm legend fantasy art boats artwork warriors sailing sea_wallpaperswa.com_18.jpgDans le dernier épisode de cette geste par fragments, nous avons laissé Captain Savoy alors qu'il venait d'impressionner le Fils ignoble de la Pieuvre parce qu'il avait surgi des ruines de Châteauneuf, à Duingt, dans une éclatante lumière, qui semblait lui venir du ciel. La créature était effrayée à l'idée que les dieux le secourussent directement et l'eussent pris sous leur protection.

Captain Savoy s'élança vers le monstre à la vitesse de l'éclair, et le frappa de sa lance en pleine poitrine. Un coup de tonnerre retentit. Une vague monta, engloutissant les deux combattants, et la montagne trembla: un morceau de la Dent de Lanfon tomba, et des rochers roulèrent, dévastant les forêts de hêtres, détruisant les maisons. Les disciples et l'Homme-Cygne, ainsi que les chevaliers de Nalinë et les monstres hybrides, ne virent plus, pendant un temps, ce qui se passait. Les flots bondissaient autour des deux êtres grandioses, et les cachaient à la vue.

Enhardis par l'attaque glorieuse de leur maître, les Disciples retournèrent à l'assaut, et l'Homme-Cygne parvint à abattre, de son aile coupante, un autre monstre hybride, après lui avoir tranché les jambes: il jeta un foudre blanc, de ses mains, sur son visage, et il en fut mort.

Mais quand enfin le calme revint, et que les flots s'aplanirent, ils virent que Captain Savoy était sous le Fils de la Pieuvre. Celui-ci l'enfonçait dans les flots, et le projetait au fond du lac, puis le maintenait au sol - qui n'était point, à cet endroit, trop loin de la surface, à peine à vingt mètres. Et l'on voyait le monstre bondir et maarvellous-journy--992x510.jpgnon seulement tenter de noyer, mais de briser les membres de Captain Savoy sur les pierres qui tapissaient à cet endroit le fond du lac. À vrai dire on ne les voyait pas, ces pierres: mais le Noton bleu savait ce qu'il en était, lui qui maîtrisait les eaux et connaissait le lac par cœur, en était comme le futur génie, et il l'annonça aux autres. On voyait le monstre soulever des gerbes d'écume en bondissant sur le héros, et en le meurtrissant. Sous l'armure de gueules à croix d'argent les pierres, le sol se brisaient et Captain Savoy s'y enfonçait, y devenait enchaîné, et la proie des gnomes qui commandent au monde minéral.

La consternation fut immense, parmi les Disciples, et ils eurent bientôt le dessous, face à l'ennemi: à nouveau ils reculèrent. L'Homme-Cygne décida de réagir. Il s'élança et frappa une fois encore le Fils de la Pieuvre de ses foudres blancs. Il l'attaqua ensuite de ses ailes, mettant toute son énergie à le frapper sans relâche, ne lui donnant pas le temps de répliquer, et espérant offrir un répit à Captain Savoy. Il virevoltait autour de son ennemi, et allait si vite qu'il ne formait plus, aux yeux des autres, qu'une ligne lumineuse, une comète f7eacc1069f051e73b8d741340f8a83e.jpgblanche piquant son ennemi de traits fulgurants, qui créaient sur sa peau cuirassée des gerbes d'étincelles, ou de la fumée, lorsqu'il parvenait à l'entamer. Et quelques gouttes de sang noir jaillirent, de coupures accomplies par ces ailes.

Les chevaliers de Nalinë sautèrent sur l'occasion. Faisant bondir leurs barques, ils se rendirent auprès de l'autre rive où se déroulait cette bataille, et, plongeant, ils arrachèrent Captain Savoy de dessous le pied du monstre, en piquant ensemble celui-ci de leurs épées: et ce fut dix coups qui furent donnés au même moment, et le pied allégea sa pression, et trois chevaliers-fées, génies armés du lac Léman, purent saisir et soustraire le héros à la force du Fils de la Pieuvre et à l'emprise des gnomes du sol lacustre.

Ils revinrent, et déposèrent Captain Savoy sur leur maître esquif, où se tenait le capitaine Olosmel, qui guidait les chevaliers de Nalinë dans leurs combats, et était d'une haute origine, et avait accompagné la Dame du Léman dans tous ses voyages et combats, et était comme son garde du corps. Il n'était pas né sur Terre, il faut le savoir; mais il y vivait, et assumait pleinement et vaillamment son rôle. Captain Savoy, qui avait sombré dans l'inconscience, bientôt revint à lui, et Olosmel lui annonça qu'il allait faire diversion, et couvrir sa fuite nécessaire, avec ses Disciples.

Cependant, les chevaliers couvraient de flèches le Fils de la Pieuvre, pour donner à l'Homme-Cygne le temps de s'enfuir et de reprendre son souffle. Il revint vers Olosmel, et ce que celui-ci avait décidé lui fut annoncé, et il en fut d'accord. Il était impossible de résister à l'assaut de ces monstres et surtout de leur chef, de leur prince et père, l'ignoble Fils de la Pieuvre. Les chevaliers de Nalinë devaient avant tout donner à Captain Savoy et à ses Disciples la possibilité de se sauver et de rejoindre indemnes leur base du Grand Bec, où ils pourraient se protéger et songer à une revanche. Dans l'immédiat, l'ennemi ne pouvait être vaincu.

Las et sombre, et la mort dans l'âme, Captain Savoy ne put pas rejeter cette offre, car il voyait bien que rien 29be1f3f705af9c21bc89ea8c9f8db8d.jpgd'autre pour le moment n'était possible.

Olosmel donna ses ordres, et l'Homme-Cygne vola auprès des disciples, pour qu'ils fussent prévenus. Il les aida à repousser les monstres qui les assaillaient, et les guerriers d'Olosmel se jetèrent sur eux tous d'un coup, feignant de jeter leurs dernières forces dans un ultime assaut.

Les guerriers qui par leurs traits maintenaient occupé le Fils de la Pieuvre furent appuyés par deux nouvelles barges de soixante hommes chacune, et Captain Savoy, voici! traça dans l'air un pont d'émeraude, et s'en fut, glissant dans le ciel sur ce fil de lumière durcie, accompagné de ses Disciples, même si ceux qui volaient ne faisaient qu'y poser le pied de temps en temps.

Mais cet épisode est suffisamment long pour aujourd’hui, ô mes lecteurs chéris! La prochaine fois nous verrons comment s'en sortirent les chevaliers de Nalinë, et ce que devinrent Captain Savoy et ses Disciples.