29/03/2017

Saint Louis et la forteresse noire

evil_fortress_by_m_wojtala-d5quro5.jpgDans le dernier épisode de ce feuilleton sidéral, nous avons laissé saint Louis et ses quatre compagnons restants alors que, enchaînés par des chevaliers-fées mauvais, ils étaient acheminés vers la forteresse d'Ornicalc leur ennemi. Louis venait de découvrir que le chef de ces chevaliers, Etacalün, était cousin germain de Solcum, qui les avait guidés avant de sombrer dans l'inconscience blessé par le venin d'un monstre. Et il avait vu son regard brillant mais froid, respirant la haine et l'orgueil - le mépris de tous ceux qui n'étaient point de sa lignée.

Le désespoir lui entra dans l'âme, et il en fut de même pour ses compagnons. Tous pensaient à Simon de Nesle et à Solcum, et ils songeaient que leur quête s'achevait rapidement, et dans une grande tristesse. Mais ils étaient résolus à mourir vaillamment, dût-on durement les torturer.

Ils cheminèrent toute la journée, et le soir vint. Ils furent liés à un arbre noir qui se dressait dans la lande triste, grise, qu'ils avaient longuement parcourue, et les chevaliers-fées se reposèrent en attendant le jour et en gardant tour à tour les abords de leur camp.

Le lendemain matin, ils repartirent. Vers midi, ils arrivèrent en vue d'une montagne, sur laquelle se dressait une immense forteresse. C'était le château d'Ornicalc, leur déclara Etalacün: la terrible forteresse de Paliúdh. Louis demanda pourquoi elle se nommait ainsi. Etalacün mit un certain temps à répondre. Finalement, il dit:

Il y avait là un géant, autrefois, qui fut tué par Ëtön et Ëtöl, et qui avait une forme hideuse. Dans son cadavre rigidifié Ornicalc bâtit un château. Il rendait ainsi hommage à un être valeureux, qu'Ëtön et Ëtöl tuèrent indra__king_of_gods_by_molee-d4gq66l.jpginconsidérément, poussés par l'ardeur et les tromperies d'Alar et de Vurnarïm. Car il régnait sur cette partie de la Terre et y faisait fructifier la science, et il livrait des secrets puissants aux hommes, et en savait assez pour que ceux-ci pussent refaire le monde et en créer un qui fût nouveau, et parfait, pareil à celui des étoiles! Par jalousie Alar ne voulut point le laisser faire, et stupidement Vurnarïm le suivit parce qu'Alar le lui avait demandé. Il n'a pas la sagesse qu'on prétend, je t'assure!

Déjà Paliúdh avait créé une cité florissante, puissante, dont les hautes tours touchait aux astres: d'elles s'élevaient dans les airs des nefs glorieuses, traits de feu dans le ciel, et elles gagnaient par l'art de Paliúdh les profondeurs cosmiques, et y emmenaient les élus, les hommes qu'il avait choisis pour servir de pionniers et conquérir le monde. Son but était, en dernière instance, de faire devenir pareille aux dieux toute la gent de Lënipeln!

Mais Alar, sans même en référer à Dordïn son père, détruisit cette cité, et arma mes oncles pour qu'ils abattent son prince. Ornicalc, avec mon aide, est en train de rebâtir cette cité, puisant sa science aux livres perdus de Paliúdh dont il rassemble peu à peu les pages dispersées. Et il projette de faire de moi le seigneur prochain de Paliúdh, le digne successeur du géant, quand lui-même aura acquis assez de puissance pour conquérir Lënipeln!

- C'est là œuvre de Satan, dit Louis.

- Tais-toi. Tu n'y entends rien. Tu ne sais que baver des injures.

Telles furent les paroles de l'odieux Etalacün.

Ils s'approchèrent, et Louis vit une forteresse aussi épouvantable et étonnante qu'elle lui avait paru de loin; et même davantage, car sa taille lui avait fait croire qu'elle était proche: mais elle était loin, et plus grande encore qu'il ne s'en était rendu compte.

Les autres mortels, bouche bée, la regardaient, et dans leurs yeux se lisaient à la fois l'émerveillement et l'effroi.

Des éclairs partaient sans cesse de la cime de cet immense palais, fine et longue aiguille se dressant sur son dôme. Des nefs volantes glissaient au-dessus de cette demeure, et, dans les airs supérieurs, les cinq hommes crurent même voir des êtres munis d'ailes circuler, éclairant les nuées d'étranges torches qu'ils avaient à la queue, et faisant briller une clarté outer space fantasy art spaceships vehicles 1920x1200 wallpaper_www.wall321.com_84.jpgqui rendait sombre le ciel. On ne voyait point les étoiles, elles qui en Lënipeln paraissaient si proches, mais des reflets de la lumière envoyée par les créatures ailées et les navires de l'air, et dont les rayons semblaient vite arrêtés par des vapeurs épaisses, quasi semblables à des fumées. Une méphitique odeur emplissait l'air.

Le bâtiment de la forteresse était lui-même assez semblable à une montagne, mais ses tours étaient placées en ordre régulier sur ses créneaux, et on y voyait des fenêtres éclairées, rougeoyantes ou dorées. Des bannières claquaient au vent, et des flammes jaillissaient des pieds de la forteresse, comme si des fours la sous-tendaient, et que des soupiraux laissassent fuir des gerbes de feu. On entendait de vagues gémissements, venant des profondeurs, mais aussi des cris de joie, venant des hauteurs, et une musique sauvage résonnait aussi, semblant venir de certaines fenêtres. Mais plusieurs airs étaient joués en même temps, de façon désordonnée, et la cacophonie en était énorme. Chaque air, en lui-même, eût pu être beau; mais l'ensemble, dénué d'harmonie, était hideux.

À vrai dire la forteresse n'était pas achevée, et cela ajoutait à son air de montagne naturelle. Le flanc gauche était encore en construction. On voyait des échafaudages, et des hommes nus, et des femmes, des enfants, y travailler, enchaînés. Des êtres hideux, noirs et aux oreilles longues et pointues, aux yeux rouges comme la braise, les surveillaient et les fouettaient.

C'est sur ce tableau terrible, ô lecteur, que nous devons laisser cet épisode. La prochaine fois, nous découvrirons le visage d'Ornicalc, s'il en a un.

21/03/2017

Les robots et l'être humain

table-tennis-robot.pngOn évoque des robots qui battent les êtres humains aux échecs, au poker, et les battront bientôt au tennis, au rugby, et on s'extasie, parce qu'on pense que ces jeux sont le propre de l'homme. François de Sales dénonçait l'attachement des êtres humains à ces activités ludiques, qu'il ne condamnait pas en soi, néanmoins: elles étaient un passe-temps. Un délassement. Il les recommandait le soir, après le repas et avant ses prières. Mais l'époque moderne les sacralise.

Elles constituent un délassement parce qu'au fond, elles participent de la nature animale de l'être humain, et qu'il faut bien la laisser s'exprimer, si on n'a pas, tel un saint, pu transformer ces instincts en pur amour. L'époque moderne les sacralise parce que, comme le disait Jean-Henri Fabre, elle aime bien rabaisser l'être humain à l'état animal, sous prétexte de hausser les animaux jusqu'aux humains.

Il est normal que les robots soient plus puissants que les hommes lorsqu'il s'agit d'activités purement manuelles ou intellectuelles. Peut-être est-il providentiel que les robots montrent leur supériorité dans ces domaines, parce que, par leurs limites, ils montreront ce qui est réellement, spécifiquement humain. Jean-Michel Truong, à propos du transhumanisme, a déclaré un jour que, une fois l'être humain mécanisé dans tout ce qu'on peut concevoir, on verra apparaître, comme une forme de preuve, de révélation, ce qui est humain d'une manière irréductible, et à quoi on n'avait jamais pensé.

Je lui ai dit: Mais, prophétiquement, ne peut-on pas déjà donner des pistes? C'est difficile: contre toute piste, les arguments peuvent être multipliés, parce que ce qui est irréductiblement humain est au-delà de ce que le langage humain a l'habitude d'exprimer.

Mais pensons à certaines choses. Pour trop de philosophes, l'être humain est seulement un corps, dirigé par un système nerveux évolué. Cela correspond exactement à ce qu'est un robot. Le psychisme est réduit aux concepts, et lorsqu'on parle de sentiments, on les ramène aux idées, lorsqu'il est question de pulsions volontaires, c'est ramené à des intentions conscientes. Il est donc presque impossible de se comprendre: la psychologie n'admet pas une vie propre des sentiments, indépendamment des pensées, ni une vie propre des pulsions volontaires, indépendamment des intentions conscientes.

Pensons à ce qu'on peut appeler le sentiment moral. Pour la philosophie ordinaire, il s'agit là d'un concept moral inoculé, arbitraire en soi, ou correspondant à des intérêts instinctifs. Or, pour moi, il n'en est rien. Le sentiment moral émane d'un sentiment de l'équilibre général, du rythme des choses, de l'harmonie de ce qui se meut. On veut cerner physiquement le sentiment: on ne parvient à localiser que des parties du système nerveux, du cerveau. Mais pour moi, le sentiment est dans ce qui se meut: dans le rythme interne. Celui-ci n'est pas dénué d'âme. Ce qui me lie au monde extérieur, et qui fait qu'il m'attire ou me repousse, c'est le rapport spontané que, par la respiration, j'entretiens avec lui: je l'absorbe, et l'aime, je le rejette, et ne l'aime plus.

Or, le robot ne respire pas. Il est fait d'une matière morte, et les pensées qui l'habitent sont mortes. S'il pense, il trouve le vivant inefficace, parce qu'il peut tomber malade, ou être troublé dans ses pensées par sa subjectivité - ce que spontanément, inexplicablement, il aime ou déteste. Cette subjectivité, combattue par le matérialisme et l'intellectualisme, est, disait Charles Duits, non pas le négligeable, dans l'être humain, mais son centre, ce qui le rend spécifique et précieux.

En effet, c'est par elle que l'être humain sait que la vie est supérieure à la mort - même quand elle perd contre elle au poker. Il le ressent en profondeur. Or, c'est un principe universel, que la vie soit supérieure à la izana4.jpgmort. Elle l'est moralement. Et la preuve qu'on peut en donner est que l'homme qui assume ce sentiment vit mieux et plus agréablement que s'il ne l'assume pas.

C'est aussi par lui qu'il sait être supérieur aux robots, et penser mieux, parce qu'avec plus de cœur. Il ne se contente pas de se représenter des concepts: il en imagine, dans sa subjectivité vivante, de nouveaux, et crée notamment un horizon moral, dans la lumière du soleil couchant. Sa vie morale n'est pas faite de procédures apprises, mais d'intuitions subjectives qui intègrent miraculeusement l'évolution des temps, et dont émane réellement la Civilisation.

La poésie mythologique d'un Goethe, voilà ce qui est proprement humain: une mythologie nouvelle, avec un sens nouveau, pour accompagner ce qui est nouveau au fil du temps, dans le rythme du temps.

13/03/2017

Captain Savoy et l'empire de Malitroc

gate.jpgDans le dernier épisode de cette épique série, nous avons laissé Captain Savoy et la plupart de ses disciples dans la base du Grand Bec, en Tarentaise, où ils attendaient la possibilité de repartir à l'assaut du démon qu'on appelle le Fils de la Pieuvre. Le héros comptait en particulier sur l'Elfe jaune et sur son nouvel ami Momölg. Mais ils ne venaient pas, devant accomplir leur propre destinée, au royaume d'Amariel.

D'ailleurs, même avec ces deux, même avec leur force, pouvait-il vaincre le Fils de la Pieuvre? Il en doutait.

Pendant qu'il était ainsi réfugié dans le Grand Bec, qui lui servait de demeure et de temple, sa base du Roc de Chère était mise à sac: le Fils de la Pieuvre se vengeait.

Puis, une fois pillées les choses précieuses, il la réaménagea, et en fit une geôle effroyable. Il y enferma ses ennemis, les rebelles à son autorité, tous les hommes dont il découvrait qu'ils ne cédaient pas à ses sortilèges. Car il y en avait.

La plupart des mortels sous sa férule devenaient pareils à des robots, et leur âme était comme possédée par sa seule volonté. Mais certains résistaient à cette fascination qu'il exerçait, et aux charmes qu'il répandait, aux illusions qu'il tissait, aux envoûtements qu'il tressait!

La raison en est obscure. On ne sait s'ils avaient avec les dieux des liens spéciaux, qui les empêchaient d'être ensorcelés, et les protégeaient de tous les prestiges; ou s'ils avaient développé en eux, depuis plusieurs vies ou en celle-ci seulement, le pouvoir de résister au Malin, et à ses sorts.

Mais il en était bien ainsi, qu'ils résistaient. Et le Fils de la Pieuvre les fit mettre en prison, après avoir fait dresser des murs et placer des grilles de fer dans les différentes parties de la base de Captain Savoy. Là, il torturait ces hommes, alternant les menaces et les promesses, et buvant leur sang sous les yeux, aspirant leur force, se nourrissant de leur âme, ou leur inoculant des maladies, simplement en soufflant sur eux sa pestilentielle haleine.

C'était un lieu d'abomination, et quand, grâce à ses espions parmi les esprits des vents, Captain Savoy l'apprit, son cœur en ressentit une grande douleur. Des larmes coulèrent de ses yeux, et elles luisirent, semblables à des diamants. Car elles portaient en elles la lumière qui était dans ses yeux mêmes.

À cette vue, ses disciples aussi pleurèrent, et leur âme s'assombrit, en repensant aux merveilles de la base du Roc de Chère, à présent dispersées ou souillées par les pratiques impies du monstre!

Bientôt, dans le château d'Annecy, où tant de disciples de Captain Savoy avaient été élevés et éveillés à la présence divine, le Fils de la Pieuvre se fit officiellement couronner, et, à l'issue d'une cérémonie pompeuse, melkor_by_geminibrain-d9f9zfn.jpgprit le titre d'Imperator. À cette occasion, on sortit les rebelles de leur prison, et ils furent, pour ceux qui jusqu'au bout avaient résisté, mis à mort sur le haut des remparts. Les autres rampèrent aux pieds du tyran, et lui jurèrent devant tous soumission absolue. Les courtisans applaudirent, et le peuple fut commandé de s'émerveiller, et d'acclamer le nouveau prince, plus puissant que Captain Savoy et en même temps plus présent parmi les mortels. Il était dit, aussi, plus judicieux que le conseil des sages qui jusque-là avait gouverné la cité, eux qui, pourtant, avaient au milieu d'eux, lorsqu'ils méditaient, le globe de feu de la sagesse divine! Et, par sa magie, il en fit apparaître un devant lui, et tous se prosternèrent, criant au miracle.

Il rassemblait les trois mondes, affirmait-il, accomplissant les temps et les prophéties! Et dorénavant le peuple exulterait, trouvant dans la soumission à son trône la liberté et le bonheur qu'ils cherchaient depuis si longtemps, aspirant à vivre sur Terre la vie des dieux! La Terre n'était-elle pas leur maison? Pourquoi chercher ailleurs l'idéal? Or, cet idéal, lui, Malitroc, pouvait le leur donner!

Il révéla ainsi son nom, le jetant à la face du monde comme un défi. Et il se dit fils d'Acaliudh et du Géant Traqëliën! L'univers pouvait trembler, puisque la Savoie était à présent entre ses mains, et, depuis cette base arrière, il allait conquérir le monde, et se hisserait aux étoiles, et les dévorerait, ou s'en ferait des colliers, qui que cela gêne ou tourmente! Et disant ces mots, il riait, mais en même temps il criait, comme s'il fût plein de rage et que sa joie fût feinte.

Son arrogance sans limites projetait ses mots sacrilèges devant lui, et il sembla, à ceux qui étaient là, que l'air était traversé de traits enflammés, de flèches de feu sortant de sa bouche et s'élançant vers l'horizon, assaillant le soleil qui s'y abaissait, meurtrissant la lune qui se levait et se couvrait de brume rouge, blessant les montagnes qui autour de lui semblaient encore insoumises et hors de portée de ses mains infâmes: le Grand Bec notamment se faisait deviner, derrière les dents de Lanfon, radieux et puissant de sa fierté intacte, flamboyant comme un diamant. Et vers lui Malitroc jetait ses invectives, et elles étaient comme des fusées, des missiles dont il voulait le percer.

Les rares hommes de bien qui restaient en pleurèrent, et les autres furent terrifiés et d'autant plus soumis à Malitroc, dont ils étaient persuadés qu'il ne tarderait pas à abattre toutes les plus fières montagnes, à dark_army_by_chevsy-d4pme3c.jpgaplanir le monde et à égaliser le sol, à réduire à sa main toutes les divinités qui logeaient sur les sommets!

Le désespoir vint à beaucoup, mais Malitroc, le soir venu, montra ses troupes, et elles étaient armées d'armes inconnues, magnifiques et puissantes, étincelantes au soleil couchant; et certaines luisaient de leurs propres lueurs colorées, comme serties de pierres précieuses possédant leur propre éclat. Les fusils d'argent, les épées lumineuses étaient brandies par des guerriers forts et grands, au visage terrible. Et ils défilèrent devant le château et dans la cité, et le bruit qu'ils firent, en martelant le sol de leurs pieds ou des roues de fer de leurs chars, fut pareil à celui du tonnerre, et la ville en trembla, et un vent se leva, le lac s'agita, comme si les éléments mêmes s'en effrayaient. Un grondement sourd se fit entendre dans le Semnoz tout proche, et plus d'une chevelure se dressa, en entendant ce signal fatidique. Mais Malitroc ne fit qu'en rire.

Or faut-il laisser cet épisode, ô lecteur, car il commence à être long. La prochaine fois, nous connaîtrons mieux l'édifice infâme que Malitroc se construisit.