17/05/2017

Captain Savoy et l'astre de Malitroc

0d3937bd4ac64a5eace84cda3f13a9e9.jpgDans le dernier épisode de cette geste insigne, nous avons laissé Malitroc alors qu'il venait de rire aux éclats en voyant le monde trembler au passage de ses troupes surarmées.

Et quand des arbres de la ville en tombèrent, bien que plusieurs hommes en fussent écrasés, cela ne fit que redoubler son hilarité satanique, de telle sorte que le peuple ne sut s'il devait vraiment s'en effrayer et que, stupidement, à la manière d'automates, il fit écho à ce rire et l'épousa de sa joie dénuée de sens, s'imaginant être heureux d'avoir à sa tête un être aussi puissant. Pourtant sa laideur ne pouvait être dissimulée à tous. Les sortilèges qu'il tissait pour se rendre beau n'étaient pas achevés, et il ne parvenait pas constamment à donner le change. Sa métamorphose n'était que superficielle et partielle.

On dit que dans ce but il se nourrissait secrètement du sang de ses prisonniers, notamment quand ils étaient jeunes: il les tuait rituellement et parvenait à saisir leur force, et leur beauté. Est-il séant d'en parler? Il est certain qu'on n'en a pas obtenu la preuve, et qu'il peut ne s'agir que de rumeurs. D'autres pratiques impies étaient chuchotées, mais leur évocation même favorise dans l'âme des hommes la venue des démons, préparant le retour de Malitroc ou d'un des siens. Il ne faut les nommer qu'avec parcimonie. Certaines du reste dépassent ce que le langage peut dire.

Depuis la base du Grand Bec, et en regardant vers Annecy, Captain Savoy et ses disciples sentaient l'épouvante se répandre comme une âcre vapeur, non seulement parmi les hommes, mais aussi parmi les bêtes, les plantes et les montagnes; les âmes qui peuplent le monde étaient toutes horrifiées.

Les ténèbres s'épaississaient, et il semblait que le soleil à son lever rebroussait chemin, tant la vision qu'il avait des méfaits de Malitroc était atroce. Sans étoiles et sans lune, sans soleil non plus, le ciel noir s'imposait, même si de temps en temps l'astre du jour osait faire un rapide passage; mais alors il marchait à toute allure.

La cité annécienne, certes, brillait, mais par la magie de Malitroc, qui avait créé un nouveau genre de lampes, et cet éclat était beau, mais non pur comme celui du ciel, qu'on ne voyait plus. Une teinte bilieuse au reste habitait cet éclat artificiel, comme si en sortant de la terre, dont elle venait, elle répandait de vagues spectres jaunes, hideux et sinistres. La lumière se diffusait en montrant les choses, mais sans apporter aucune des joies qu'apporte l'éclat du soleil, de la lune et des étoiles. Les hommes marchaient tristement courbés tout en 16508565_325207201209496_6158846405213104782_n.jpgfeignant de s'amuser et d'être heureux, car tel était l'ordre de Malitroc, celui qu'il avait donné et que ses gardes odieux avaient répandu.

Les hommes qui scrutaient le ciel étaient tout de même étonnés qu'un seul astre semblât y briller de façon persistante, et qui n'était point le soleil, mais une étoile curieusement rouge, ressemblant à Mars. Malitroc était souvent vu le contemplant, l'admirant depuis le haut de la tour du château appelée tour Perrière. Il avait d'ailleurs fait rehausser celle-ci d'une sorte de cylindre de cristal et d'acier en haut duquel luisait une pierre précieuse grosse et étrange, de couleur également rouge, ne paraissant alimentée par aucun courant électrique et dotée de son éclat propre, comme si elle eût été vivante - ou, justement, prise d'un astre. Car lorsque cette étoile paraissait, ce rubis en brillait d'autant plus vivement, semblant se réjouir, tressauter et palpiter de joie. Alors Malitroc montait en haut de la tour, et admirait l'astre, et, apparemment, lui parlait, le priait, comme s'il eût été son père, le dieu qui l'avait créé, et lui donnait vie et force.

Nous ne dirons pas quel était cet astre, afin de ne pas induire le lecteur en erreur. Mais nous dirons que lui-même le nommait du propre nom de son père, comme si celui-ci réellement y logeait, voire en était le maître; et c'était le nom de Traqëliën. Il le murmurait, et chantait de sa voix rauque et effrayante, en un air bizarre et qui donnait le sentiment qu'il chantait faux. Mais sa voix résonnait, et on l'entendait dans la ville, et il était même porté par les vagues du lac, il se répandait dans les montagnes comme un grondement sourd, si grande était la puissance de cet être maudit!

Captain Savoy ne pouvait rompre l'étau qui avait été placé sur Annecy et l'avant-pays savoisien par ce monstre. La destinée en avait décidé ainsi, et il lui fallait prendre son mal en patience, en s'appuyant notamment sur les montagnes encore hors de la portée du Maufaé et en demeurant dans sa base du Grand Bec, depuis laquelle il apercevait le peuple des sommets qui semblaient lui rendre hommage de leurs pointes scintillantes, pareilles à du cristal puisque la neige les recouvrait.

Il voyait, aussi, les nuages formant comme une mer, et laissant dépasser ces sommets comme des îles. En haut le soleil était pur, doré, et il passait lentement et noblement; en bas on le voyait à peine. Jamais il ne clouds-fantasy-landscapes-snow.jpgdissipait les nuées épaisses! C'est ce qui donnait le sentiment qu'il rebroussait chemin. Il contournait en réalité les plaines maudites que dirigeait l'effroyable Malitroc. Il est donc vrai qu'il n'y passait que brièvement.

En dessous de cette mer les ténèbres se faisaient papables, et le fond des vallées était tel qu'un abîme. Mais au-dessus le monde restait pur, et les êtres immortels attachés aux montagnes passaient sur les mers de nuages en vaisseaux d'or, que Captain Savoy saluait. Et souvent il montait avec eux sur ces nefs, et ses disciples aussi. Ils demeuraient, ainsi, à l'abri des mains griffues de Malitroc.

Pourtant nombre d'expéditions sanglantes émanaient de la plaine. Malitroc leur envoyait ses meilleurs guerriers, nés d'unions illicites entre des femmes et des monstres des profondeurs. Le combat avec ces hybrides était furieux, et rappelait celui qui avait eu lieu sur le lac d'Annecy. Les guerriers étincelants de la montagne aidaient les nobles hommes transformés, et qui dorénavant appartenaient à la race des demi-dieux, comme eux! Ils n'avaient point honte de se mêler à eux, mais les aimaient et les honoraient.

Mais il est temps, ô lecteur, de laisser là ce terrible épisode. La prochaine fois, nous saurons comment Captain Savoy prépara ses disciples contre Malitroc, en les adoubant.

09/05/2017

Saxo Grammaticus et l'ancienne morale germanique

odin 2.jpgJ'ai dit ailleurs que j'avais lu les neuf premiers livres de la Gesta Danorum de Saxo Grammaticus, un texte latin écrit au treizième siècle par un prêtre catholique d'après des textes perdus en danois et remplis de vieilles traditions germaniques. Il rationalise les dieux, les assimilant à de simples sorciers.

Ceux-ci, est-il dit, ont été précédés dans le règne du monde par des géants et des êtres féeriques, qui se matérialisent et se dématérialisent à volonté: il en parle comme d'une réalité. Loki apparaît énorme et couvert de chaînes, comme dans l'Edda. Chacun de ses cheveux est tel qu'un tronc! Odin est borgne, et instruit les hommes dans leurs rêves, leur apprenant des techniques de combat et de navigation. Thor engendre des héros, à la taille énorme et à la forme bizarre, heureusement arrangée par le dieu. Les géants sont généralement perfides et combattus, notamment parce qu'ils essaient de s'emparer des vierges humaines. Les héros doivent donc les tuer. (Il en va de même dans l'histoire légendaire du roi Arthur, qui pourtant était breton.)

La morale germanique, telle que Saxo l'exprime, a des spécificités qui sont assez connues. Les anciens Danois n'admiraient rien tant que le courage à la guerre. Lorsque leur ennemi en avait montré en les vainquant, ils lui laissaient leur fille, leur royaume. Ils avaient peur de mourir dans leur lit: ils voulaient tomber au combat. Ils avaient néanmoins une grande fidélité à leur prince.

Les conflits se résolvaient souvent par des duels entre les rois, et il était interdit de se battre à deux contre un, à trois contre deux.

Les femmes combattaient volontiers, faisant merveille sur le champ de bataille, régnant, parfois. Mais elles norse.jpgétaient en butte à la prétention des hommes à leur être supérieurs.

Plusieurs récits évoquent des femmes voulant rester vierges, et convaincues de se marier par la bravoure des guerriers, plus importante que leur beauté. Certains étaient défigurés par leurs blessures, mais trouvaient quand même belles demoiselles à épouser, s'ils avaient bravoure et courage.

Lorsque la paix régnait, les guerriers devenaient vite affreusement débauchés, volant les femmes des gens, et leurs filles. Du coup Saxo préfère qu'il y ait toujours une guerre à mener.

L'histoire d'Amleth n'est pas tout à fait celle que raconte Shakespeare. Ophélie n'est pas devenue folle parce que son chéri se faisait passer pour fou: c'était une amie d'enfance, il fait l'amour avec elle discrètement, elle trahit pour lui ceux qui l'ont envoyée pour qu'il dévoile qu'il n'est pas si fou. Puis il en prend une autre, et il n'est plus question d'elle. Il ne meurt pas après avoir tué son oncle, mais règne un certain temps, et est admiré à l'étranger pour sa ruse et sa sagesse, avant de mourir dans un combat. Shakespeare a romancé pour que cela soit plus émouvant.

Le cercle arctique était regardé comme une région de l'éternelle nuit, où vivaient des géants affreux. Il est aussi souvent question de spectres et de sortilèges tissés par des assaillants pour que leur corps soit invulnérable. Mais la poésie évoque principalement la bravoure des guerriers qui la créent: ils chantent eux-mêmes leurs exploits.

Les maléfices, du reste, s'effacent devant la ruse des meilleurs d'entre eux.

On découvre l'invention du ski, qui visiblement avait été enseignée par d'autres peuples, les Finnois ou les Lapons, je ne sais plus. Pareil pour les bottes à clous et les peaux de phoque, utilisées par une armée un jour sur de la glace: l'autre armée, qui glissait, a été battue.

L'arme habituelle était l'épée, mais, plus qu'ailleurs, on trouve la massue, notamment percée de clous et recouverte de fer. Toutefois les héros antiques se contentent souvent d'une grosse branche détachée d'un arbre par leur force herculéenne.

Les plus grands guerriers sont chastes, et méprisent les tentations charnelles. Ils méprisent aussi leur propre corps, se moquant de voir leurs entrailles tomber lorsque leur ventre est ouvert. (Dans un poème latin écrit en Allemagne au onzième siècle, le Waltharius, on voit pareillement Walther - c'est-à-dire Gautier - se moquer d'avoir perdu une main au combat, et placer son bouclier sur le bras mutilé, puis combattre de la main gauche sans se lamenter.)

Ce n'est pourtant pas qu'ils croient spécialement à la vie après la mort. Mais il se font un point d'honneur à Freya-from-Revninge-viking-9th-century.jpgêtre lucides sur ce qui attend tout homme. C'est impressionnant. On comprend que les Germains aient conquis l'Occident, après les Romains.

D'ailleurs l'origine des Lombards est évoquée: il s'agit de Danois partis à cause d'une famine, après avoir été tirés au sort. Un rêve visionnaire a montré la déesse Freya ordonnant de porter désormais la barbe et de s'appeler Lombards (voyez l'anglais long beards). Tels étaient les futurs maîtres de l'Italie.

La conversion au christianisme est mentionnée. Elle est due principalement à Louis-le-Pieux, le fils de Charlemagne, en échange d'une alliance et de dons en argent (évoqués par Ermold le Noir, poète de la cour du roi de France). Mais elle avait commencé sous le père. Certains rois danois n'en voulurent pas; mais elle finit par s'imposer.

Un récit passionnant, parfois palpitant, parce que mythologique, parfois répétitif, parce que seulement historique, et en tout cas très instructif, qui a beaucoup inspiré J.R.R. Tolkien et, nous l'avons vu, Shakespeare. Chateaubriand disait l'avoir lu, aussi, avant de composer ses Martyrs, qui évoquent les Francs.

01/05/2017

L'Homme-Météore et le ballet cosmique

human-brain-embryo-and-individual-star-constellations.jpgDans le dernier épisode de cette série étrange, nous avons laissé Robert Tardivel, l'Homme-Météore, alors qu'il avait la vision d'une guerre cosmique entre des chevaliers de la Lune montés sur des oiseaux d'or et des guerriers de la Terre poussés par des feux qu'ils avaient sur leurs dos ou aux pieds, et que dirigeait l'ignoble Radsal-Tör. Il venait d'apercevoir le Génie d'or et Captain Savoy, parmi les combattants de la Lune.

Et Robert regarda encore, parmi les troupes lunaires, et il vit un autre guerrier qui attira son attention: il maniait un fusil étincelant lançant des jets de feu solidifié, et son corps était gainé d'un fin haubert noir, lisse et moiré, et ce qui ressemblait à un canon, mais ceint de rayons, et serti de fines pierres précieuses, se distinguait sur sa poitrine. Un autre guerrier, combattant non loin de lui, était jaune, et mince, et fin, et avait une cape vermeille, et Robert le voyait disparaître, puis réapparaître plus loin d'un coup, mystérieusement. Ce n'était point de l'invisibilité, car le déplacement était presque instantané. Curieusement, sa silhouette lui était familière. Aucun nom pourtant ne vint à sa conscience.

Un autre guerrier encore avait de grandes ailes blanches, et une armure argentée éclatante, et ses mains lançaient des rayons meurtriers, et un flamboyant saphir brillait à sa poitrine.

Une femme à l'armure dorée levait aussi son épée, et sa chevelure était de feu.

Les troupes de la Lune étaient moins nombreuses et moins lourdement armées. Parmi les ennemis au service de Radsal-Tör étaient des géants, et des hommes d'acier s'animant au moindre ordre que leur donnaient des mages, protégés derrière une vitre cristalline mais incassable, à l'intérieur d'un véhicule luisant. Ils leur parlaient à distance, et les hommes métalliques exécutaient ce qu'ils entendaient. Robert se demanda s'il s'agissait vraiment d'hommes, ou de machines qui en avaient l'apparence. S'il s'agissait d'hommes, le métal était imbriqué dans leurs membres. Des voyants lumineux, semblables à des joyaux, s'allumaient sur leur corps et dans leurs yeux, et jetaient des feux sur leurs ennemis.

Parfois des formes monstrueuses jaillissaient dans une gerbe de feu de leurs crânes luisants, comme s'ils fussent possédés par des démons, d'horribles spectres, ce dont Robert ne douta pas, car il avait, très vite, appris à se fier à ce genre de perceptions étranges. Ces hommes servaient d'hôtes à ces êtres, se dit-il. Mais l'instant d'après, il se demanda comment cela était possible, et si de tels êtres existaient vraiment, si versatile était-il.

Ces troupes de Radsal-Tör, extérieurement, paraissaient plus puissantes, plus rapides, plus fortes que les autres; mais, au combat,14355771_891254724352446_3425345596748330959_n.jpg leur vaillance était moindre. Les guerriers de la Lune étaient si gracieux, dans leurs mouvements, qu'ils paraissaient danser; et ils brillaient, étrangement, comme si des étoiles les habitaient, de sorte que leur danse semblait être le reflet de celui des astres, dans le ciel. Face à eux, pris en masse, leurs ennemis étaient pareils à une grande ombre qui se pressait autour de leur ballet, et que, quoiqu'elle fût énorme, ils parvenaient toujours à repousser, à traverser, à pénétrer de leurs pas. Les étoiles s'incarnaient en eux, et l'obscurité de la Terre était en les troupes de Radsal-Tör l'ignoble, c'est la pensée qu'eut Robert - et il avait raison, sans doute.

En lui il sentit monter une immense joie, et un élan lui donna le désir de combattre aux côtés de ces immortels étincelants, qui affrontaient des ténèbres plus vastes qu'eux, mais incapables de les dominer, tant leur courage était grand.

Or, son enthousiasme fut tel qu'il en fut comme ébloui, et qu'il cessa de rien voir.

Il demeura dans l'obscurité un certain temps. Puis, des lueurs vagues apparurent, et il distingua des formes. Cette fois, il avait, il en était certain, une vision de la Terre, mais dans ses parties cachées, sur lesquelles régnait Radsal-Tör. Cependant, il ne reconnaissait rien, et il eut le soupçon qu'il s'agissait de l'avenir, qu'il voyait, tel que du moins le rêvait l'affreux sorcier.

À ses yeux psychiques bientôt se dessinèrent d'énormes temples, au-devant desquels d'imposantes statues de Radsal-Tör avaient été érigées. Comme en transparence, l'intérieur des temples se dévoila, et Robert vit d'autres statues rutilantes du magicien et de ses lieutenants, plus fines mais plus belles, en matière plus précieuse qu'à l'extérieur. Sur les murs, des mosaïques en pierres brillantes représentaient des symboles, dont Robert ne reconnaissait pas le sens ni l'origine. gurr.jpgIl vit une cérémonie étrange.

Des hommes s'agenouillaient et se prosternaient devant des images de Radsal-Tör, colorées et transparentes, comme suspendues dans l'air à la manière de fantômes, et elles étaient animées et solennellement parlaient, lorsqu'elles en étaient priées, et qu'à leurs pieds on sacrifiait des êtres humains: car c'est ce que l'on faisait. Le sang coulait par des rigoles vers un trou, obscur et terrifiant, obscurci par une sorte de vapeur pourpre.

Robert ferma les yeux, épouvanté. Il en eut du moins le sentiment: car ce n'était point avec ses yeux de chair, qu'il voyait tout cela, mais il était comme dans un rêve. Il avait pour ainsi dire de seconds yeux, et pouvait décider à tout moment d'effacer cette vision, et de rouvrir ses yeux de chair, et de voir l'appartement de sa mère, où il se trouvait. Mais il décida de scruter encore le lieu maudit.

Il vit, par transparence, ce qui se passait dessous, ce qui s'étendait sous les dalles noires et lisses, brillantes et neuves vernies et douces, qui servaient de sol au temple.

Mais on ne saura que la prochaine fois, ô lecteur, quel théâtre d'ombres se jouait sous ce dallage. Une horreur nouvelle surgira.