11.05.2012
Au centre de la Bretagne, un arrêt
J'avais dix-neuf ans, je décidai d'accomplir un tour de Bretagne à vélo. Je fis acheminer mon engin jusqu'à Rennes, et mon périple commença.
Parvenu à Morlaix et ayant dormi sur l'île de Batz, je me dis que je traverserais les terres pour rejoindre Quimper: le temps passait et j'étais las. Je m'arrêterais dans un gîte indiqué sur mon guide.
La campagne était morne et triste. De temps en temps, un camion était garé près d'un bar aux vitres obscures. Les prés avaient l'allure de bocages; l'herbe n'était pas abondante: elle tendait au jaune; quelques vaches paissaient. La chaleur était lourde.
Je demandai mon chemin à une vieille paysanne qui gardait un enfant blond pas bien propre. Elle me répondit dans un langage malaisé à saisir. Elle semblait cracher en parlant.
Je me dirigeai vers le gîte. J'y posai mon vélo, prévins le propriétaire - un homme barbu et chenu, mais vivace -, et allai me promener dans ce lieu désert.
Un peu plus loin, des enfants jouaient dans une piscine gonflable; ils parlaient anglais.
Je continuai mon chemin et parvins au pied d'un dôme au sommet duquel, m'avait dit le propriétaire du gîte, se dressaient d'antiques pierres levées. Il était couvert de végétation, mais avait une forme régulière, parfaite. La Nature est-elle géomètre? Je pensais que
c'était réservé aux astres, ou que la Terre ne portait la symétrie que quand des hommes qui avaient observé le ciel l'y créaient. Car les hommes, et aussi les animaux, ont bien sûr en eux de la symétrie, contrairement au minéral et au végétal; mais selon moi, il en est ainsi justement parce qu'ils sont d'origine extraterrestre: ils ont un lien particulier avec les astres - notamment la Lune, qui, de mon point de vue, les a formés: j'expliquerai cela un autre jour, si je puis.
Autour du dôme étrange, un muret de pierre très ancien courait, régulier. Le dôme était-il artificiel? Je songeai aux récits de Lovecraft: et imaginai que sous ce dôme se trouvaient de fabuleux tombeaux, de gigantesques cavernes, avec peut-être des monstres rampants, échappés des tombes: tout ce qui reste des géants du temps jadis, du temps immémorial qui a précédé la chute de l'Atlantide! Ce dôme était à l'image de ce que Tolkien appelle, dans Le Seigneur des anneaux, les Galgals.
Je montai sur ce dôme. Au sommet, il y avait bien des pierres levées, mais elles semblaient enfoncées dans le sol meuble, et se distinguaient mal de simples rochers. Les arbres étaient grands. Je me dis: Leur tronc contient-il encore l'âme des hommes qui vivaient là il y a des milliers d'années? Je les invoquai: Ô revenez, âmes des temps immémoriaux, et parlez en moi, faites-moi des révélations sur le monde qui a vécu, sur les ères qui s'en sont allées!
J'entendis un frémissement: les arbres se mirent à bouger.
Je redescendis et revins au gîte. Ce fut bientôt l'heure de manger. Nous étions plusieurs autour d'une table. Un local semblait avoir déjà beaucoup bu: c'était dimanche. Il parlait d'une secte qui refusait que les femmes qui accouchent allassent à l'hôpital; récemment, une pauvre femme avait perdu son enfant de cette façon - ou était morte elle-même, je ne sais plus. L'homme fit le geste de celui qui a un fusil dans les mains, et s'écria que s'il ne tenait qu'à lui, voici ce qu'il ferait aux dirigeants de la secte: Pan! Le fusil eut l'air d'avoir un recul.
Ce pays possédait encore des armes invisibles. Au Cameroun, me racontait mon ami Jean-Martin Tchaptchet, les rois de Bangangté
n'hésitaient pas à rendre invisibles les attaquants de l'équipe de football de la cité, pour lui permettre de gagner le match contre l'équipe de la cité voisine.
Le propriétaire vit que j'avais l'air inquiet. Il me proposa un peu de cidre fait maison. Je le trouvai âpre.
Il m'invita à sortir, pour discuter. Il m'assura que l'homme au fusil d'air était en fait un homme très gentil. J'essayai de lui demander si le dôme que j'avais vu était artificiel ou non, mais il ne comprit pas ma question. Il me raconta que récemment, dans un champ, on avait trouvé une grotte souterraine: le sol s'était effondré sous un tracteur. On pense qu'il a pu s'agir de vieux greniers: on cachait le grain en temps de guerre. Ou alors de quelque chose de plus ancien encore. Je me souvins des tombeaux de Lovecraft, ceux qui étaient sous les rochers, et contenaient des ruines cyclopéennes et des monstres affreux, restes corrompus d'époques anciennes!
Mon hôte me montra le ciel étoilé, nomma quelques constellations. Et puis nous allâmes nous coucher. Dans la salle de sommeil - si on peut dire - dormaient aussi un garçon et une fille; cette dernière commençait à mûrir, et mon œil s'attardait sur elle; elle-même jetait des coups d'œil.
La nuit, je fis des rêves effrayants. Je les raconterai une fois prochaine, si je puis.
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02.05.2012
Jean-Jacques Rousseau et le sacrement du mariage
Il existe, dans La Nouvelle Héloïse, de Jean-Jacques Rousseau, un passage extraordinaire, plein d'ardeur mystique. On dit souvent que Rousseau n'était pas religieux au sens chrétien, qu'il vénérait surtout les principes de la Cité, comme le faisait Plutarque, qu'il adorait. Ne faisait-il pas de Caton un modèle absolu? Pourtant, son roman a pour héroïne sainte une femme qui est une résurgence de la célèbre Héloïse du douzième siècle, amante d'Abélard: Rousseau fait comme si les vertus pures et nobles du Moyen Âge pouvaient encore se trouver en Suisse, au bord du Léman, au pied des Alpes, dans un lieu protégé du vice, qu'illustrent à ses yeux les grandes villes que sont Paris et Londres. On est déjà dans le romantisme. Rousseau, de son propre aveu, voulait placer dans la vie ordinaire les règles morales les plus hautes.
On se souvient que pour obéir à son père, conformément à l'esprit protestant, Julie d'Étange accepte de se marier avec un homme à qui ce père chéri doit la vie alors qu'elle a déjà connu charnellement l'amour avec Saint-Preux. Elle songe d'abord à se partager entre les deux hommes, à la mode de Paris; mais, au moment du mariage, entrant dans le temple et entendant le pasteur, elle est saisie d'une véritable crise intérieure. Elle sent l'œil de Dieu posé sur elle, et regarde le pasteur comme son organe - sa parole comme l'écho de celle de l'Être suprême! Alors, soudain, elle se sent devenir différente. Elle se dit créée, née une seconde fois; il lui semble retrouver sa virginité. Au bord de l'abîme, elle se sent habitée par un esprit nouveau - ou par une idée nouvelle -, qui la sauve.
Rousseau, à ce moment, a des accents sublimes, qui tendent à donner à Dieu une figure; car bien que, fidèle à Calvin, il se refuse à aller clairement dans ce sens, il s'appuie, pour mieux le faire passer, sur les images du monde sensible. Julie décide de devenir une épouse fidèle et aimante et d'oublier son lien avec Saint-Preux, et une grande lumière vient en elle; alors elle dit: A l'instant, pénétrée d'un vif sentiment du danger dont j'étais délivrée, et de l'état d'honneur et de sûreté où je me sentais rétablie, je me prosternai contre terre, j'élevai vers le ciel mes mains suppliantes, j'invoquai l'Être dont il est le trône, et qui soutient ou détruit quand il lui plaît par nos propres forces la liberté qu'il nous donne: Je veux, lui dis-je, le bien que tu veux, et dont toi seul es la source. Je veux aimer l'époux que tu m'as donné.
En principe, si on veut ce que Dieu veut, on est dans l'état mystique; Jeanne Guyon l'entendait de cette façon. Si on fait sienne la pensée divine, on est uni au Saint-Esprit! Cependant, Rousseau refuse de dire que le trône de Dieu est autre chose que le ciel visible - refuse par exemple de le décrire comme un trône royal, ainsi que cela se faisait dans la littérature catholique. Il ne reprend pas davantage des figures d'ange qui seraient présentes dans l'âme - et pourraient, par exemple, prendre le visage d'un mari idéalisé. Le sentiment ardent ne renvoie qu'aux commandements de Dieu. Julie, certes, dit aussi, dans la même lettre, qu'au fond de l'âme, l'être humain a l'image de la divinité, et que la beauté de cette image est ce qui conduit à aimer le bien et à haïr le mal: les résolutions sont effectuées à partir du modèle éclatant qui vit dans le cœur de chacun. Rousseau croyait réellement que la conscience morale était liée par le sentiment à la divinité. Il avait un profond sens esthétique du bien et du mal: les vertus le soulevaient d'enthousiasme. Mais cela restait souvent abstrait. Il est rare qu'il montre une présence aussi claire de la divinité que dans ce passage au sein duquel Julie se sent habitée par un esprit nouveau. Il ne fait pas cependant de celui-ci une vivante allégorie, comme dans la littérature mystique ancienne - ou comme Victor Hugo en a souvent donné des exemples. Pourtant, à partir de l'idée de la liberté, si chère à Rousseau, n'a-t-on pas sculpté d'or, à Paris, le génie de la Colonne de Juillet?
La seule évocation figurée de Dieu que Rousseau se permet, on l'a vu, est l'œil spirituel: L'œil éternel qui voit tout, disais-je en moi-même, lit maintenant au fond de mon cœur, proclame Julie. On a beaucoup représenté cet œil dans le triangle lumineux et glorieux, au sein de l'art baroque, et François de Sales disait que le Christ regardait l'âme au travers du monde sensible, pour lui semblable à un treillis. Dans l'ancienne Égypte, l'œil d'Horus était à lui seul comme un ange portant la sagesse divine. Mais la sobriété de Rousseau au sein de ses images a l'avantage qu'elles étaient toujours agréées par son intelligence: il fuyait la fantaisie baroque d'un Voltaire, qui aimait les images merveilleuses par pure volupté.
Que Rousseau se soit enflammé pour la présence divine dans le sacrement du mariage, le plus lié à la vie sociale de tous, n'en reste pas moins significatif de sa volonté de voir Dieu surtout dans cette vie sociale, comme la critique l'a généralement admis.
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24.04.2012
Une assiette du pêcheur à Carnac
J'ai dit, dans un précédent texte, que j'avais voulu devenir un véritable homme de la mer, durant mon voyage en Bretagne, en dégustant les fruits de cette mer, et c'est pourquoi, dans le restaurant de Carnac où je me suis rendu, je tins à prendre une assiette du pêcheur - choix de coquillages et crustacés.
J'avais assez été en quête, depuis le début de mon séjour, à marée basse, une telle provende, pour avoir envie de la placer dans mon estomac. Mais la dextérité me manqua rapidement: je n'avais jamais encore dépecé de crabe. J'ai commencé à m'éterniser, à table.
Je prenais soin d'accompagner les huîtres de jus de citron et d'échalotes au vinaigre, de baigner les corps des langoustines dans la sauce mayonnaise et de manger des tartines de beurre salé pour orner mes bigorneaux; et comme je m'efforçais de manger l'intérieur des pattes des langoustines, les patrons, pour se débarrasser de moi, me montrèrent gentiment comment il fallait s'y prendre: j'étais si maladroit! Cependant, ils allèrent si vite que je ne pus saisir ce qu'ils faisaient. Je plaisantai sur ma maladresse, prétendant qu'en tant que Savoyard, je n'avais l'habitude que des marmottes rôties.
Les idées toutes faites qu'on a sur les Savoyards ont quelque chose qui tient du mythe, du symbole: elles renvoient à l'âme qu'ils partagent et qu'on cherche, inconsciemment, à se représenter. Plusieurs amis ont fulminé contre la figure du ramoneur. Mais avec son capuchon rouge et son costume noir, il ressemble à un lutin domestique, à un elfe, un serviteur du Père Noël, et il n'est pas forcément important que tous les Savoyards n'aient pas été ramoneurs, même à Paris. Aloysius Bertrand fait des petits Savoyards les annonciateurs des saisons, arrivant à Dijon à l'automne, repartant au printemps, tels des génies des mois, des heures. Paul de Kock fit de l'un d'eux le gardien involontaire des bonnes mœurs, tombant d'une cheminée dans un salon au sein duquel un adultère s'apprêtait à être commis: la femme, en particulier, le vit comme un signe du Ciel.
Le restaurant où j'étais avait aussi son ange tutélaire: juste au-dessus de moi, dédicacée par son auteur, était une image de Rahan, ce héros de mon enfance, le génie des âges farouches qui devait faire entrer l'humanité dans une lumière nouvelle, l'arrachant à l'ombre des mégalithes pour la faire entrer dans la clarté des temples. Un jour, je ne sais plus pourquoi, j'ai composé un sonnet, sur ce Rahan, qu'on trouvera sans doute un peu ridicule, mais comme il me paraît avoir un lien avec les menhirs et les dolmens de Carnac, puisqu'il vivait à l'époque où on les érigeait, je me permettrai de le citer:
Rahan, génie, héros de ces âges barbares
Où l'homme de sa main devait se protéger
Du mammouth - l'assaillant afin de le figer
De sa lance à la pointe en silex dans les mares
Qui partout s'étendaient en ces temps de vapeur -,
Guerrier nu, chasseur blond: dans la steppe infinie,
Errant dans les bois noirs et sur la pierre unie,
Tu choisissais la route invisible à ton cœur
En plaçant sur la pierre un couteau qui tournait;
Il luisait à ton œil qui le questionnait,
Et du hasard t'apparaissaient les décrets graves!
Vers l'horizon levant ton regard incertain,
Tu voyais une étoile au sein du ciel lointain
Et tes pas la suivaient au son de chants suaves.
Je ne sais pas si j'ai embelli cette histoire. Mais, aidé par le rayonnement de cette image d'homme primitif déjà éveillé à la clarté des astres, j'ai cru sentir la force inhérente aux crustacés se placer dans mon sang, après que mon estomac en eut extrait le chyle. L'alchimie se fit dans mon corps: l'âme du crabe me prêta sa vigueur, et je m'éveillai au mouvement. Une assise plus solide qu'à l'ordinaire fit son apparition dans mes membres. Le soleil, lorsque je fus sorti du restaurant, me parut sourire, et la mer l'imiter. Le son des vagues sur la grève me sembla moins triste, moins mélancolique que d'habitude, comme si le flux espérait enfin pouvoir s'élever au-delà de sa condition fixée par le Destin. De cet étrange phénomène d'une vague qui échoue quand même toujours à combler sa profonde aspiration, je reparlerai un jour prochain, si je puis.
13:00 Publié dans Voyages | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note

