12/07/2018

L'Elfe jaune et Momülc font la paire

proence7.jpgDans le dernier épisode de cette geste insigne, nous avons laissé Captain Savoy et l'Elfe jaune alors que le premier venait de finir de raconter au second tout ce qui s'était passé en son absence, jusqu'à la scission possible provoquée par le départ de quatre disciples impatients d'en découdre et partis attaquer Chambéry.

L'Elfe jaune réfléchit, regarda encore le pays devant et autour de lui, et annonça qu'il ne pouvait, apparemment, rejoindre immédiatement le Grand Bec, où s'était réfugié Captain Savoy avec ses Disciples! Entre lui et le royaume de Tsëringmel, une brume épaisse s'étendait, traversée des éclairs que faisaient les lames des épées et les tirs de pistolets à rayons. L'armée du mal remplissait les vallées, exhalant un brouillard infect, et il n'était pas de taille, face à ces monstres, et ces hommes entraînés de Malitroc qu'avait souvent transformés sa science diabolique. Même avec son compagnons Momülc, il ne pouvait rompre leur front, débander leurs rangs et gagner le havre des anges - comme on appelait aussi le Grand Bec, parce que les hommes de la Lune s'en servaient comme d'un port, lorsqu'ils venaient sur la Terre dans leur nef des étoiles!

La puanteur s'élevant de ces fumées noires et clignotantes (comme si des yeux s'y déplaçaient, et déjà l'épiaient, surveillant la Terre et faisant peser sur les hommes le poids d'une volonté maligne), disait à elle seule, alors qu'elle entrait dans le nez de l'Elfe jaune, la puissance maléfique qu'elles contenaient, et les êtres atroces qui s'y mouvaient, comme des poissons dans l'eau. Ils épaississaient à peine la matière immonde de ces brumes, s'y faisaient un corps ailé, et ondoyaient dans les ténèbres comme des chauves-souris. Appuyant les guerriers de Malitroc qui demeuraient au sol, ils rendaient quasi impossible de franchir la ligne de front. Leur gueule rougeoyante était comme en feu, et l'Elfe jaune, en les apercevant au loin avec l'aide de Captain Savoy qui étirait sa vue, frémit un instant, malgré son courage.

Il s'adressa à son maître, qui, toujours dans l'air au-dessus de lui, attendait sa réponse: et il promit qu'il tâcherait de le rejoindre, dès qu'il en aurait l'occasion; mais qu'il ne voyait pas, pour le moment, de fil d'accès au Grand Bec, toute voie étant bloquée par l'Adversaire. Il annonça qu'il n'en espérait pas moins convaincre Momülc de l'aider à combattre les Mauvais, et, soit par ruse, soit par persévérance, en contournant les lignes 9c71dad66c414f1ce6960c06a7479dcf.jpgennemies ou en les perçant en secret, à la fin gagner le royaume de Tsëringmel. Il doutait, bien sûr, que son aide pût être utile à son maître, mais il ferait tout ce qui était en son pouvoir. Puis, il demanda s'il était possible que Momülc fût, caché, le Douzième Disciple!

À cette question, Captain Savoy ne répondit rien. Son visage impassible resta grave, et le silence persista autour de lui. Seuls les oiseaux du matin, dans les branches des érables et des hêtres, faisaient, pinsons et fauvettes, entendre leur voix, ainsi que la respiration lourde de Momülc, au buste épais, et gros. Toutefois un grondement sourd, montant des vallées noires, se faisait aussi ouïr au loin. Mais de l'ombre scintillante de Captain Savoy, que semblaient cristalliser dans l'air les rayons du matin, aucun son ne venait; l'image même semblait s'estomper, comme si la pensée du maître s'éloignait de son premier disciple.

L'Elfe jaune alors reprit: Ô Captain Savoy, voici ce que donc je t'annonce, pour la gloire et la défense de la Savoie immortelle! Ensemble, Momülc et moi, je le dis, deviendrons les gardiens du nord, en attendant de te rejoindre en Tarentaise; et nous œuvrerons dans le Chablais, le Faucigny et le Genevois du nord. Car, cherchant à contourner les lignes ennemies, nous parcourrons un chemin incertain, errerons d'un point à l'autre de l'espace, dans le but de tromper les veilleurs. Or, sur notre chemin, dès que nous le pourrons, nous abattrons des soldats de Malitroc, et protègerons le peuple de leurs menées infâmes, créant, peut-être, la légende d'un couple de héros libérateurs. Puis, quand l'adversaire excité ne s'y attendra plus, ne fera que dw.jpgnous pourchasser en colère, nous prendrons un chemin secret qui passe sous les montagnes, et disparaîtrons de leur vue. Demandant le droit de passer aux Nains, et même leur protection, s'ils veulent bien la donner, nous nous dirigerons, par les voies souterraines, vers le Grand Bec, et te retrouverons, Captain Savoy!Mais sois assuré que nous ferons merveille, au cours de nos courses vagabondes autour des armées de Malitroc et qu'à coup sûr nous allègerons le siège de ta base rutilante, et la défense de Chambéry face aux quatre disciples intempérants. Oui, nous les attirerons à nous, et notre action ne sera pas vaine! Qu'est-ce que tu en dis, Captain Savoy? Quelle pensée se cristallise dans la lumière de ta sagesse, ayant ouï ce noble dessein?

Captain Savoy le regarda de son regard grave, et ne répondit pas davantage. Mais il inclina légèrement la tête, et ses yeux jetèrent un éclat, et l'Elfe jaune crut que derrière l'endroit où ils se tenaient, les deux étoiles qui ornent le front des Gémeaux s'étaient rallumées. Puis son visage devint grand, emplissant l'horizon, mais, l'instant d'après, il se dissolva, laissant paraître, derrière lui, non les étoiles, mais les nuages rosis et dorés par le soleil levant.

L'Elfe jaune, alors, sut que son maître avait approuvé sa décision. Et comment pouvait-il en être autrement? Car Captain Savoy n'était que le stimulateur des âmes, et, somme toute, il encourageait constamment les projets conçus avec clarté et dans le feu du courage. Simplement il rappelait que le feu du courage ne devait pas engloutir la clarté de la raison, ni la clarté de la raison expulser le feu du courage, mais que les deux devaient s'unir dans la sagesse des mondes - et bénéficier, ainsi, de la protection divine: tel était son langage, obscur pour certains, lumineux pour d'autres. L'Elfe jaune, en vérité, était de ceux qui préféraient, dans son intimité, l'intelligence d'un dessein à l'ardeur qu'on mettait à l'accomplir; mais il n'en faisait amaz.jpgaucunement une doctrine: il s'agissait seulement d'une tendance existant en lui. À ce titre, il s'opposait, au fond, à l'Amazone céleste, au cœur de feu, mais ils demeuraient amis, et savaient que l'un complétait l'autre. Ils savaient aussi, car ils l'avaient appris, que les Douze Disciples et Captain Savoy formaient une harmonie cosmique, et qu'ils n'avaient pas été choisis au hasard, non plus que leur nombre n'était dénué de fondement. L'Elfe jaune cependant se souvint que ce n'était pas avec l'Amazone céleste, ni aucun autre Disciple adoubé, qu'il ferait désormais équipe, mais avec Momülc, qui l'eût cru? Or, il n'était pas douteux que ce géant vert lui aussi était habité d'un feu ardent, mais que sa raison n'était pas des plus nettes. Ainsi cette équipe, à son tour, pourrait-elle être complémentaire. Il restait à convaincre ce nouvel ami. Mais celui-ci l'avait écouté. Et quand l'Elfe jaune se tourna vers lui, il vit ses yeux briller, et sa bouche sourire, comme s'il lui était reconnaissant d'avoir songé à créer une paire héroïque avec lui. Il s'efforça de dire quelques mots, et il en sortit ceci: Toi, moi, amis, paire de braves, accomplir exploits beaux! L'Elfe jaune sourit, et répondit, mettant la main sur l'épaule du monstre: Oui. Allons! Et voici que tous les deux se mirent en marche.

Mais cet épisode commence à être bien long, ô dignes lecteurs, et je voudrais remettre à la fois prochaine l'attaque de Boëge par les deux qui font cette paire sublime!

04/07/2018

La langue gauloise

gauloise.jpgDepuis plus de vingt ans, je possédais un volume sur La Langue gauloise, de Pierre-Yves Lambert: à l'époque où je l'ai acheté, je comptais m'initier aux langues en général, stimulé par l'exemple de J. R. R. Tolkien et par mes études comparées des langues romanes à l'université de Montpellier. Je m'efforçais d'apprendre à lire l'anglais, l'italien, le latin, et je pensais poursuivre ce beau cheminement par l'allemand et les langues celtiques. Mais je ne crois pas que j'aie jamais eu la discipline suffisante, somme toute, pour faire de telles études suivies, sur un seul sujet. D'ailleurs je commençais tard, n'ayant jamais été, au collège et au lycée, doué en langues ou en grammaire, et n'ayant alors pratiqué aucune langue ancienne. Finalement, je me suis surtout consacré à la littérature savoyarde, essentiellement francophone.

Comme, néanmoins, je compte me rendre en Irlande, j'ai décidé de reprendre mon courage à deux mains, et, enfin, j'ai réussi à lire cet ouvrage sur la langue de nos prétendus ancêtres gaulois – c'est à dire des hommes qui vivaient au même endroit que nous avant l'arrivée des Romains.

En effet, contrairement à ce qui a été raconté récemment par un spécialiste réputé des peuples antiques, le gaulois était bien une langue proche de l'irlandais - de la même famille. Il était, à vrai dire, surtout proche du breton, conservé dans plusieurs dialectes du Pays de Galles et de Bretagne, et, de cette façon, les philologues ont pu comprendre une partie des inscriptions gauloises qui restaient de l'antiquité, soit en alphabet grec, soit en alphabet romain - soit, même, en caractères étrusques, de façon extrêmement sporadique.

Il faut savoir, en effet, que les Gaulois ont commencé à écrire en grec, pour deux raisons principales. D'abord, les colonies grecques des bords de la Méditerranée - dont il reste les villes de Marseille, Nice, Antibes - ont Alise.jpgentretenu des relations avec les Celtes voisins, leur apprenant l'écriture. Ensuite, l'empire d'Alexandre avait un rayonnement dont on parle trop peu, et il est net que les premières pièces de monnaie gauloises en sont issues.

Par la suite, naturellement, l'alphabet romain a été adopté, mais brièvement, car la langue latine l'a été en même temps, de telle sorte qu'on n'a pas beaucoup écrit le gaulois en romain, pour la bonne raison qu'en romain, on écrivait le latin. La langue gauloise ne semble pas avoir subsisté bien longtemps, en effet, et les mots qui en viennent en français sont surtout soit des mots passés en latin même, soit des mots dialectaux désignant des objets très précis, appartenant au monde des plantes et des oiseaux, parfois des outils. Curieusement (ou pas), ce sont les mêmes choses que, en anglais, on ne reconnaît guère, à la lecture: il s'agit d'objets très particuliers, dont l'existence même souvent est locale.

Les reliquats d'écriture sont fréquemment votifs, gravés sur de la pierre: ils consacrent des objets à une divinité, en général simples génies protecteurs d'une cité ou d'une ethnie, et portant le même nom qu'elle. Parfois, il s'agit de dieux qu'on connaît par ailleurs, et dont les Gallois (et même les Irlandais), ont conservé, dans leur littérature, une image matérialisée, ramenée à des êtres humains plus ou moins magiques, fées ou magiciennes, elfes ou sorciers. Tel est Maponos, un dieu chevalin connu au Pays de Galles sous le nom de lugh.jpgMabon. Les toponymes, bien sûr, commémorent le culte de Lug, qui existait dans tout le monde celtique.

On a également retrouvé des incantations magiques gravées sur du plomb, conformément aux rites décrits par Ovide dans ses Fastes. Jean-Yves Lambert affirme que cela vient des mœurs méditerranéennes et n'a rien de celtique, mais je suis sceptique, quand on nationalise ainsi la magie, ou même la religion: en réalité, d'un pays à l'autre, tout était très proche, sauf la langue. L'urne de Delphes ressemble à l'Arche d'Alliance de Jérusalem, le temple d'Olympie aussi à celui de Jérusalem, et pourtant, on sait à quel point les Juifs se mêlaient peu aux autres peuples. Si le plomb était utilisé, ce n'était pas par tradition nationale, mais à cause des vertus supposées de ce métal, non pas à Rome ou à Lyon, mais partout. Il est lié à Saturne, lui-même lié aux divinités infernales, et que ce dieu ait un nom différent en celte ne change pas réellement sa nature.

Fait remarquable, le gaulois tendait à perdre ses désinences: les gens ne prononçaient plus la fin des mots. Du coup, les déclinaisons étaient inaudibles. La solution, pour rester clair, était de conserver toujours le même ordre: sujet, verbe, complément. C'est remarquable parce que cela explique pourquoi l'ordre des mots est si important dans les langues modernes occidentales, notamment en français, mais aussi parce que le français, depuis l'époque romaine, n'a cessé d'évoluer de la même façon, à son tour: les terminaisons ne s'entendent plus. Cela pose un problème aussi pour la variation des mots en genre, nombre et personne: on le sait. Le français écrit impose ainsi l'absurdité d'une orthographe dite morphologique, indiquant le pluriel. Dans les faits, à l'oral, on entend le genre, le nombre et la personne grâce aux déterminants et pronoms, c'est à dire à des mots vides, non utilisés dans le latin, qu'on place cette fois avant les noms et verbes. Il n'y a guère que pour le féminin qu'on entende encore des fins de mots différentes, d'ailleurs fallacieusement ramenées à un e écrit qui indique en réalité la prononciation de la consonne finale, et n'a aucune valeur propre.

Cette tendance, à ne pas prononcer les mots jusqu'au bout, si française, ne vient pas du gaulois qui n'aurait pas eu de désinences, Beauce-openfield.jpgmais existait déjà en gaulois. À croire que le climat français empêche d'aller jusqu'au bout de ses mots et de ses idées. Cela rappelle Patrick Modiano ne finissant jamais, à l'oral, ses phrases. (On me l'a reproché aussi.) Les Gaulois ont toujours été des gens sensibles. Les plaines françaises, s'étendant à l'infini, semblent n'avoir aucune borne: on les regarde, et on se dit: à quoi bon? On ne finit jamais rien, on recherche à l'infini le temps perdu, comme Proust.

Les Français sont plus mélancoliques qu'on croit. On les regarde trop sous l'angle de l'ancienne Rome.

26/06/2018

Saint Louis et la mort salvatrice du comte d'Anjou

zhar__the_great_old_one_by_metafrost-d909px2.pngDans le dernier épisode de cet incroyable récit de la croisade que saint Louis fit au pays des fées, nous avons laissé ce noble roi et ses cinq compagnons alors qu'ils étaient amenés vers le seigneur maudit d'un empire maléfique, dans la grand-salle de son immense palais. Puissent les âmes sensibles s'abstenir de lire la suite! Car elle est par trop épouvantable et dure.

Venant plus près, ils purent voir que les mailles brillantes dont était revêtu Ornicalc étaient serties d'étranges pierres précieuses, lumineuses aussi et diversement teintées. Elles dessinaient sur son buste de singulières figures, comme des lettres d'une écriture inconnue, et dont saint Louis pensa qu'elles pouvaient être des signes magiques.

La lumière qui rayonnait du visage du monstre s'atténua, comme si, en y habituant ses yeux, Louis hissait peu à peu sa conscience jusqu'à y distinguer des traits. Car il vit, soudain, comme des brumes de feu s'effaçant devant un soleil sombre, l'œil d'Ornicalc, pareil à un puits! Il s'y sentit engouffré, et voici! il y aperçut des formes épouvantables. Il appréhenda pleinement la malignité illimitée du démon-roi. L'habitaient des êtres indicibles, dont Louis fut terrifié!

Il reçut comme un coup à l'estomac, bien que personne ne l'eût touché. Il comprit qu'Ornicalc n'était qu'un masque pour des entités immondes, défiant la raison par leur horreur, propres à rendre fous tous les hommes qui les verraient directement! Il fut plié en chevalier.jpgdeux, par la peur qui le saisit. Un voile noir s'abattit sur son front, et une épaisse fumée sembla monter de son ventre, obscurcissant son cerveau - aussi curieux que cela paraisse. Sa souffrance fut soudain terrible.

Comme au sein d'un brouillard épais, il distingua, à sa droite et à sa gauche, ses compagnons plus touchés encore que lui, soit agenouillés, soit tombés à terre pris de spasmes, haletant et gémissant par jets, soit prosternés et tremblants; seul don Soculm, toujours inconscient, marchant comme un automate sous la conduite des mauvais chevaliers, ne réagissait pas.

Même Ëtalacün avait baissé le regard, pour ne pas croiser celui du monstre. Saint Louis pouvait à peine bouger, comme transfixé par une flèche noire sortie de l'œil démoniaque - et il le tentait, il s'efforçait de se redresser, mais ses membres ne lui obéissaient pas, et, au contraire, il sentait ses genoux sous lui défaillir, et que le gauche s'était posé à terre, et qu'il avait placé sa main droite au sol, pour ne pas tomber, tandis que la gauche s'était mise à son ventre, comme pour le réchauffer et en chasser le froid mordant qui soudain y était entré. Car un frisson le parcourait, vague serpent qui ondulait dans ses membres - et dont il eut soudain l'impression de distinguer, devant lui, comme en une vision, les narquois yeux jaunes, cruels et moqueurs!

Un seul de ses compagnons était encore agenouillé, comme lui, n'étant point tombé à terre: c'était le courageux Thibaut de Bar, son noble cousin. Mais il faisait entendre un curieux gémissement, qui sortait de sa bouche en même temps qu'il respirait, ou, pour mieux dire, qui remplaçait le souffle qu'il devait exhaler: car, à Issenheim_P1010384.jpgproprement parler, il ne respirait plus. L'épouvante l'étouffait, et il allait vers sa mort. Charles d'Anjou, Alphonse de Poitiers et Imbert de Beaujeu, de leur côté, étaient étendus au sol, soit à plat ventre, soit sur le côté, et s'y roulaient. La vue en était affreuse, et, à elle seule, eût brisé le cœur d'un homme ordinaire, car c'était l'effet de la terreur qui avait pris corps en eux, et les avait abattus, les avait comme anéantis!

Le plus horrible alors advint, et la douleur de Louis en fut cent fois renforcée. Car voici! Charles d'Anjou, lui pourtant si courageux d'habitude - lui qui avait montré tant de vaillance, dans la guerre en Afrique, ne supportait plus l'épouvante qui s'était emparée de lui et, se débattant, il n'eut que la force de sortir son épée, et, sous les yeux horrifiés de son frère le roi Louis, il parvint à se redresser en s'appuyant sur la lame; mais, au lieu de se lever et, peut-être, de s'en prendre à l'objet de sa terreur, il plaça, ô dieux! la poignée de l'épée sur le sol devant lui, appliqua la pointe à son sein, et, tout en versant un torrent de larmes et en tirant la langue comme s'il étouffait, il se jeta dessus - et la lame ressortit de l'autre côté, et du sang coula sur sa cuirasse dorée, et il s'écroula, mort.

Un vide affreux se fit dans la poitrine de Louis, mais, étrangement, cette douleur le détourna de sa propre épouvante, car il la comprenait mieux, et elle lui était plus familière, elle était accompagnée d'une pitié qui, luisant à travers l'obscurité, l'allégeait. Louis eut la vague idée que son frère, ainsi, s'était sacrifié, et que son âme avait, en s'arrachant à son corps, fait surgir un ange, lui avait créé une 3844c712185c67a50857bdf7b6d4b76c.jpgvoie pour qu'il se libérât de l'emprise du monstre abject.

Or, à sa gauche, il sentit remuer, comme de lui-même, le noble Solcum et, de lui, voici! un souffle tiède parut venir jusqu'à son nez, et entrer dans ses poumons. Un parfum doux l'irriguait, et Louis reconnut celui que dégageait don Solcum, quand il s'animait, et qui, quoique naturel, était curieusement fleuri - comme s'il portait avec lui un pré printanier. Depuis qu'il avait été blessé, cette odeur ne lui était pas venue au nez, et Solcum avait semblé avoir perdu, avec elle, sa vie propre; mais à présent, il la retrouvait, apparemment.

De même, les cheveux de l'elfe, si ternis depuis qu'il avait été empoisonné par le monstre du défilé, parurent retrouver un mystérieux éclat, et des étoiles réapparaître dans leur blondeur enchevêtrée. Pourtant, Solcum ne faisait rien, n'agissait pas, il restait globalement immobile, et seule sa poitrine semblait s'être éveillée, comme si son cœur, jusque-là arrêté - ou si ralenti qu'il avait paru l'être - s'était remis à battre.

Louis raidit sa jambe gauche, et, tout en restant plié en deux, se remit debout, regardant par dessous Ornicalc; un murmure d'étonnement retentit dans l'assemblée. On s'émerveilla de la force du mortel, qu'on pensait devoir mourir de la simple vue du démon-roi! Voici qu'il se remettait debout, mû d'on ne sait quelle force inconnue! Quel était ce prodige? Quel dieu lui venait en aide, dans son horrible, son terrifiant malheur?

C'est ce que le lecteur ne connaîtra que la prochaine fois, cet épisode ayant atteint sa longueur maximale.